L'hypocrisie autour d'Israël, un État suffisamment éloigné de l'Occident, ne connaît pas de limites. Ces Juifs qui, pour l'Europe, auraient toujours dû être ailleurs ou morts, devaient au moins être accueillis à bras ouverts par les Arabes. En remerciement, ils vécurent spoliation, mort et ruine. La mauvaise conscience des Européens pour avoir traité les Juifs européens pendant des siècles comme des sous-hommes conduit à d'incessantes nouvelles aventures psychologiques.
Dans des feuilles de droite conservatrice comme la NZZ (Neue Zürcher Zeitung) suisse, au milieu de ce qui a toutes les apparences d'une coulée continue d'articles centrés sur les états d'âme patriotiques, les douleurs des investisseurs, les égoïstes de l'économie, la consommation décervelée, les Russes dangereux, les Chinois calculateurs, les Arabes assoiffés de sang et les Ukrainiens sacralisés, on aime aussi spéculer sans cesse sur l'état d'esprit d'un Israël éternellement incompris, comme récemment avec l'affirmation selon laquelle il y aurait une « idée tordue que les Juifs doivent rester des victimes ». Benedict Neff, ancien conseiller du PDG de Springer Mathias Döpfner et actuel chef du service étranger de la NZZ (Neue Zürcher Zeitung), ne put simplement pas s'en empêcher. Il laissa libre cours à ses pensées et devint ainsi une fois de plus le champion non médaillé du remplissage de lignes.
Après la Seconde Guerre mondiale et le meurtre de six millions de Juifs, l'Allemagne devint un pays quasi pacifiste. Les Allemands s'étaient tellement précipités dans l'abîme avec leur nationalisme et leur militarisme qu'ils voulaient désormais n'avoir presque plus rien à faire avec la guerre et les armes.
Benedict Neff, ex-conseiller du PDG de Springer Mathias Döpfner et actuel chef du service étranger de la NZZ (Neue Zürcher Zeitung) à propos de l'État incompris d'Israël
À nouveau, toutes les autres victimes de l'Allemagne ne trouvent aucune mention, sinon l'article se serait rapidement sabordé. L'Allemagne, membre de l'OTAN depuis 1955, n'a par ailleurs rien d'un pays « quasi pacifiste » (quel que soit ce que cela signifie) et se trouve à la cinquième place mondiale des plus grands pays exportateurs d'armes. Neff se bricole une conception aussi tordue que faire se peut, représentant ainsi une approche démagogique qui aurait ému aux larmes l'ancien propagandiste antijuif, devenu plus tard philosémite, Axel Cäsar Springer ; rien d'étonnant puisque le rédacteur en chef de la NZZ Eric Gujer ramena ledit Neff en 2021 d'une excursion dans cette même machine à laver les cerveaux de Springer au pays des coucous .
Gujer participa également à l'intégration du plagiaire Dominik Feusi à la NZZ. Son talent journalistique consistant à recopier largement un article du Telegraph britannique, ensuite repris en vol aveugle par Springer pris en flagrant délit de plagiat (ici se trouve une comparaison directe), était, à l'époque de son embauche, déjà connu. Gujer, qui devait mettre au pas au début de 2015 la NZZ existant depuis 1780, plongea dans l'effroi et la terreur la rédaction de la Falkenstrasse à Zurich. Il démissionne à présent lui-même, affaibli, après douze ans, le 1er février, avant ses 65 ans. Et ce n'est pas une seconde trop tôt, car Gujer fut surtout connu par le passé pour un virage politique substantiel à droite.
Dans un article comme celui de Neff, on retrouve donc toute la vision populiste de droite et capitaliste des choses, qu'il s'agit de défendre sans cesse de la part des anciens et nouveaux prétendus mais jamais réellement conservateurs. Ils ne veulent plus être des nazis, mais ils sympathisent avec leurs héritiers politiques. Ils s'opposent à l'annexion par la Russie de parties de l'Ukraine, mais approuvent toutes les annexions d'Israël ou des États-Unis. L'invasion de l'Union soviétique en Afghanistan fut mauvaise, l'invasion des États-Unis en Afghanistan fut bonne. Les dictateurs occidentaux sont nécessaires, tous les autres doivent être combattus, etc.
Que les Russes, les Nord-Coréens, les Syriens et les Iraniens violent les droits de l'homme à leur guise, à l'ONU on parle de préférence d'Israël. Le 10 novembre 1975, l'ONU adopta la célèbre résolution 3379 et constata « que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ».
Benedict Neff, ex-conseiller du PDG de Springer Mathias Döpfner et actuel chef du service étranger de la NZZ (Neue Zürcher Zeitung) à propos de l'État incompris d'Israël
Il est fatigant de devoir expliquer sans cesse, même à des journalistes de la NZZ, que ni les Russes, ni les Nord-Coréens, ni les Syriens, ni les Iraniens n'ont spolié et chassé tout un peuple pour fonder ensuite sur son sol un nouvel État national-religieux. Israël, en revanche, l'a fait et continue son expansion sous les yeux du monde, mais pas sous ceux de la rédaction de la NZZ. Que cela déplaise aux Nations unies mais pas à la NZZ tient peut-être au caractère reclus et isolé de la Suisse, à celui des auteurs de la NZZ, ou aux deux, mais c'est plutôt une tare de la NZZ que des Nations unies. Les relations particulières de la Suisse avec les Juifs persécutés par l'Allemagne peuvent être lues en de nombreux endroits. Une commission d'experts mise en place en 1996 dans un seul cas parmi beaucoup d'autres parvint à la conclusion suivante :
Dans l'après-guerre, on peut constater une tendance au refoulement du passé. Comme dans d'autres domaines, par exemple le commerce de l'or ou le marché des œuvres d'art volées, personne en Suisse n'avait intérêt à découvrir ces affaires ni à les poursuivre pénalement. En ce qui concerne la « traite des êtres humains », cela vaut d'autant plus que les motifs et les activités individuelles étaient difficiles à vérifier et le sont encore aujourd'hui. La diminution de la pression extérieure après les négociations de Washington renforça en outre l'attitude suisse de laisser le passé reposer.
La Suisse et les extorsions de rançons allemandes dans les Pays-Bas occupés
Pourquoi donc cette sollicitude et cette inquiétude beaucoup trop tardives envers un Israël qui serait supposément le port d'attache de tous les Juifs du monde ? La Suisse fut tout sauf un pays d'une aide particulière envers les Juifs persécutés dans le « Troisième Reich » allemand, raison pour laquelle l'affirmation par Neff de la haine des Juifs au Proche-Orient comme « élément constitutif de la culture arabe » étonne tout particulièrement. Neff ne fournit pas la moindre preuve et n'explique pas non plus si la haine des Juifs qu'il impute à « la culture arabe » existait déjà avant ou seulement après la fondation de l'État d'Israël. La Suisse prétendument neutre haïrait Israël comme la peste s'il était son voisin direct ou un conquérant de ses terres ; avec une probabilité frôlant la certitude, tout État au monde détesterait que l'on dénie purement et simplement son pays et son peuple pour y fonder ensuite un État expansionniste, de surcroît devenu entre-temps très radical et religieux.
À la fin de l'été 1942, la politique d'asile de la Suisse connut un tournant drastique. Par décret présidentiel, le Conseil fédéral décida de procéder « à l'avenir […] dans une mesure accrue à des refoulements de réfugiés civils étrangers », « même lorsque des dommages sérieux (dangers pour le corps et la vie) pourraient en résulter pour les étrangers en question » (dodis.ch/47408). Le conseiller fédéral Eduard von Steiger, chef du DFJP, défendit ces durcissements devant le Conseil national (dodis.ch/47431). Dans un discours, il compara le pays à un « petit canot de sauvetage déjà bondé » (dodis.ch/14256), une métaphore qui devait devenir célèbre sous la formule « La barque est pleine ».
Le centre de recherche suisse Dodis à propos de «La barque est pleine» et du faible amour de la Suisse envers les Juifs précisément au moment où toute aide était nécessaire en Europe
En Allemagne, la patrie de ce peuple de bourreaux qui se considère aujourd'hui comme repenti parce qu'il a intériorisé la raison d'État raciste et géopolitiquement méprisante envers l'humain d'une stratégie de laisser-faire pour Israël, l'hypocrisie va cependant encore nettement plus loin qu'en Suisse : on s'y souvient très précisément et à maintes reprises de la honte du territoire perdu puis occupé. La perte de ce que l'on nommait les territoires de l'Est de l'Empire allemand n'est toujours pas digérée à ce jour ; celle de la RDA après la fin de la déjà deuxième guerre mondiale perdue, encore moins.
Les territoires à l'est de la ligne Oder-Neisse, à savoir les 36.966 km² de la province de Prusse-Orientale, les 34.529 km² de la province de Haute et Basse-Silésie, les 31.301 km² de la province de Poméranie et les 29.140 km² des Sudètes, l'Allemagne voulut toujours les récupérer. Le drame autour de l'ancienne RDA fut infiniment plus grand. La destruction de l'« autre » État allemand, désigné sans rire comme République démocratique allemande, semblait être l'un des principaux soucis de la politique allemande conservatrice. Renoncer au territoire de la RDA ? Jamais ! On voulait incorporer à nouveau ce pays qui, en raison de la guerre, avait désormais à suivre des prescriptions socialistes : on le voulait à tout prix. Cela aussi faisait partie de la raison d'État.
Les frontières entre Est et Ouest furent toujours très claires. Là-bas, il n'y avait pas de colons est-allemands qui, sous la protection de la NVA (Armée nationale populaire), s'approprièrent des terres ouest-allemandes. Les militaires de la RDA ne terrorisèrent pas non plus l'enclave de Berlin, comme Israël le fait avec Gaza. Quand ils tentèrent de le faire avec le blocus de Berlin, l'US Air Force fut aussitôt sur le pied de guerre et organisa les célèbres « Raisin bombers ». Berlin alla toujours bien pendant son encerclement : même le drame de la construction du Mur ne put lui nuire. À Gaza, c'est totalement différent, mais aucun cri d'indignation de l'Occident ne se fit entendre. La raison pour laquelle des pays comme la Suisse ou l'Allemagne pensent pouvoir donner des leçons à la Palestine, aux Palestiniens, aux Arabes et aux autres habitants des États voisins d'Israël, reste un mystère total. L'Allemagne n'a tiré aucune leçon de son histoire et la Suisse, lente par ailleurs, a tout vite oublié. Sur quels grands chevaux sont donc assis ces États occidentaux, toujours aussi bien installés dans le gras de la prospérité d'après-guerre au détriment des autres ?
Au plus tard depuis la guerre des Six Jours de 1967, les Nations unies sont un forum pour la haine d'Israël. Aucun autre pays n'est critiqué aussi souvent dans d'innombrables résolutions.
Benedict Neff, ex-conseiller du PDG de Springer Mathias Döpfner et actuel chef du service étranger de la NZZ (Neue Zürcher Zeitung) à propos de l'État incompris d'Israël
Neff tire ici à nouveau la conclusion du conducteur fantôme pour lequel non pas un, mais tous roulent en sens inverse. Ce n'est pas Israël, mais ce sont les Nations unies qui se trompent. Ce n'est pas Israël qui devient toujours plus radical, mais les ennemis d'Israël. Ce ne sont pas les 72.835 habitants de Gaza officiellement tués jusqu'ici ou les 1.193 habitants de Cisjordanie tués qui comptent, mais les 1.195 victimes tuées le 7 octobre 2023 sur le territoire israélien par les combattants du Hamas, dont au moins 14 furent en outre victimes de l'armée israélienne. Ce ne sont pas les extrémistes de droite dans le gouvernement israélien qui comptent, mais ce que les prétendus extrémistes de gauche en font…
Les extrémistes de droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir sont pour ainsi dire emblématiques du visage laid de l'État. […] Quand les extrémistes de gauche fantasment sur un État d'apartheid raciste, ils trouvent en Smotrich et Ben-Gvir leurs complices.
Benedict Neff, ex-conseiller du PDG de Springer Mathias Döpfner et actuel chef du service étranger de la NZZ (Neue Zürcher Zeitung), à propos des membres du gouvernement israélien Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir
Et c'est ainsi que Neff fait de même avec les victimes du côté palestinien, qui sont pour lui bien sûr inévitables, puisqu'il suppose platement qu'Israël fait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter des victimes civiles « dans un coin du monde brutal ». Son choix de mots est unique, son ignorance presque imbattable. Dans la réalité en revanche, bien loin de la Suisse, le nombre de victimes féminines mortes à Gaza est sans précédent. Ainsi, dans les seules deux premières années du massacre de masse israélien à Gaza, 33.000 femmes et fillettes ont trouvé une mort brutale.
Beaucoup plus convaincante est la démonstration d'une puissance de feu militaire disciplinée – dans la mesure du possible – dans un coin du monde brutal. Israël fait de grands efforts pour éviter des victimes civiles palestiniennes. L'armée israélienne informe la partie adverse avant une attaque et montre à la population civile des voies de fuite – et se met ainsi elle-même en danger.
Benedict Neff, ex-conseiller du PDG de Springer Mathias Döpfner et actuel chef du service étranger de la NZZ (Neue Zürcher Zeitung) à propos de l'État incompris d'Israël
La nomenklatura conservatrice, en particulier, s'est construit en Europe de l'Ouest une seconde réalité, un univers parallèle des valeurs, qui ne résiste cependant dans aucun domaine à une comparaison historique. La raison d'État de l'Allemagne contient une composante coloniale qui la réduit en réalité à une excuse grossière. Que ce soit « De l'Adige jusqu'au Détroit » ou « Du fleuve à la mer » n'est rien d'autre qu'une question de point de vue géostratégique et pas du tout une question éthique. La mise en danger d'un droit à l'existence d'Israël, ce qui n'existe pas en droit constitutionnel, est en fin de compte la mise en danger d'une puissance d'occupation brutale. Le droit à la légitime défense revient avant tout à ceux qui furent attaqués les premiers. Ce ne sont pas les Palestiniens qui sont venus en terre promise et l'ont prise aux Juifs, mais l'inverse. Et ces Juifs vinrent parce que les Européens, et non les Palestiniens, les avaient auparavant chassés.
David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)
