Le duo pop avant-gardiste français Les Rita Mitsouko connut une renommée internationale avec son hymne frénétique dédié à une danseuse nommée Marcia Baïla (1984) atteinte d'un cancer. Le cruel refrain sur la mort qui assassina la belle Marcia ne vous lâchait pas et résonna non seulement le 27 novembre 2007, lorsque le guitariste du groupe Fred Chichin mourut d'un cancer, mais de nouveau hier, lors de la mort de la chanteuse Catherine Ringer, emportée par un cancer.
Lorsqu'elle vit le jour le 18 octobre 1957 dans la banlieue de Suresnes, à l'est de Paris, les parents de la petite Catherine n'auraient guère imaginé tout ce qui allait arriver à leur fille. Elle ne vient pas d'un foyer parental ordinaire : sa mère Jeannine Ettlinger était architecte, et son père, le peintre Samuel Ringer, était un Juif né dans la petite ville de Tarnów au sud de la Pologne, où naquirent aussi l'avocate propalestinienne Felicia Langer et l'acteur Charles Denner .
Près d’Auschwitz
Catherine Ringer dans sa chanson C’était un homme sur l'album Cool Frénésie (2000) à propos de son père
mon père grandissait.
C’était un juif polonais.
Aux Beaux Arts à Cracovie il rêve de Paris.
Et puis la guerre l’a surpris.
Ils l’ont pris à 19 ans.
Il fit pendant ces cinq ans
neufs camps différents
En dépit de tous les efforts allemands, Samuel Ringer vécut jusqu'au 8 octobre 1986. La même année, le vieux vicieux visqueux et avide d'attention Serge Gainsbourg, l'une des nombreuses existences douteuses trop longtemps et trop indûment vénérées en France, ne put se retenir et se complut dans l'émission Mon Zénith à moi en qualifiant Ringer, alors au début de sa carrière musicale, devant les caméras, de pute. Le poids d'une faute de jeunesse, ancienne et tenace, de la future chanteuse : des films pornographiques avec Catherine Ringer refirent surface, commercialisés avec empressement par les producteurs avec la mention du nom désormais connu de Mitsouko . Choqué par la sortie du chanteur has-been envers la chanteuse débutante, Pierre Desproges s'exprima à propos de Gainsbourg : « Je l'aimais beaucoup, de son vivant. »
J'ai été victime de 13 ans et demi à 20 ans d'un pervers narcissique qui m'a entraînée dans les zones pornographiques, dans le viol. J'étais une petite jeune abandonnée par des parents qui ne connaissaient rien à ça. Il faut dire qu'on vivait une époque dans les années 1970 — je ne suis pas la seule à avoir vécu ça — où on disait : « on va se libérer », « vive l'amour libre ». Donc, vas-y, t'as 15 ans, lis donc « Emmanuelle ». On va faire comme dans Emmanuelle, tu vas devenir l'esclave d'un mec qu'a 45 ans, je te donne à lui, etc. Moi, je me suis laissé faire aussi, et j'en ai beaucoup souffert. J'ai beaucoup pleuré. J'ai eu beaucoup de séquelles. Bon, maintenant, on fait aussi avec tout ça. Lui aussi avait été plus ou moins violé quand il était petit dans des écoles catholiques. C'est aussi grâce à lui que j'ai commencé à être une chanteuse professionnelle. Voilà, je n'irai pas le dénoncer par contre. En plus, il y a prescription.
Catherine Ringer le 6 novembre 2017 à propos du côté sombre de sa jeunesse
Les compliments peu reluisants de Gainsbourg n'ont cependant en rien entamé la carrière de Ringer. Avec Fred Chichin, elle a créé quelques albums inoubliables, parmi lesquels The No Comprendo , publié en 1986, se distingue particulièrement et doit être considéré, encore de nos jours, comme un exemple absolu d'exception dans la pop française. On n'avait jamais rien entendu de tel en France, cela n'avait jamais existé auparavant ! Les deux frères notoirement europhiles Ron et Russell Mael (Sparks) de Los Angeles eurent aussi vent de cette tempête parisienne de créativité musicale et ne se privèrent pas d'entrer en contact avec Chichin et Ringer. S'ensuivit l'album Marc & Robert en 1988, avec la participation active des deux célèbres musiciens américains.
On faisait une petite tournée américaine. On était à Los Angeles et eux sont venus dans les loges. Ce sont des artistes férus de musique européenne, très inspirés par elle. Il y avait une admiration de notre part, on était émerveillés. « Ah bon, vous nous connaissez ? » (rires). Quand ils nous ont dit : « on aime ce que vous faites, il faudrait faire quelque chose ensemble », on buvait du petit-lait, Fred et moi. On a fait trois chansons ensemble, Singing In The Shower, Live in Las Vegas et Hip Kit sur l’album Marc et Robert. On avait fait la vidéo de « Singing In The Shower » avec le faiseur de clip de The Cure, Tim Pope. Ça a été une belle aventure, des moments géniaux. Ça a marché en Europe dans les discothèques. On a aussi fait de la promo avec eux en province en France, on passait sur les plateaux des FR3 Régions. Ils faisaient ça avec beaucoup de tendresse. Il y avait beaucoup de complicité entre nous, on riait. On se revoit toujours avec plaisir. Ils étaient venus pour les 30 ans des Rita à la Cigale. Ce sont des amis précieux.
Catherine Ringer le 20 mai 2020 à propos de sa rencontre avec les frères Mael
La mort de son partenaire musical et privé Fred Chichin n'affecta que brièvement sa carrière ; après quelques années seulement, elle était aussi couronnée de succès en solo, bien qu'avec une pincée d'expérimentation en moins. L'admiratrice de la chanteuse égyptienne tout aussi inoubliable qu'unique Oum Kalthoum (أم كلثوم) et de la superstar grecque de l'opéra Maria Callas était assez cultivée que pour rivaliser avec la musique pop française souvent provinciale et quelconque. La place de Chichin comme guitariste est reprise par leur fils commun Raoul, le répertoire devient plus français, pour certains fans peut-être aussi plus terre-à-terre, mais pas plus banal. Les fans lui restent fidèles et continuent d'accompagner sa carrière. Elle se produit dans des festivals aux côtés de géants de la musique comme The Stranglers ou Iggy Pop ; entre 2013 et 2015, elle fait partie du trio Plaza Francia; entre 2016 et 2018 suivent de nouveaux concerts et l'album Chroniques et Fantaisies; entre 2019 et 2021, elle entreprend une tournée pour le quarantième anniversaire des Rita Mitsouko, tombe malade de la Covid-19 en juillet 2021 et fait un malaise le 25 novembre 2021 lors d'un concert à Liège. Ensuite, le silence s'épaissit nettement autour d'elle.




Sur les ondes de France Inter début 2024, Catherine Ringer déclara qu'à chaque anniversaire de la mort de son compagnon elle ressentait « un manque total d'énergie, comme si on m'avait tout aspiré ». « Voilà, il faut que je fasse une petite pause à ce moment-là », ajouta-t-elle. Maintenant, l'inconcevable s'est produit et la pause devient infinie. Avec la mort de Catherine Ringer, 68 ans, hier, qui succède à la mort de Fred Chichin, 53 ans, il y a presque 19 ans, la France, oh toute l'Europe, subit une perte culturelle difficilement remplaçable. Le cancer les a assassinés tous les deux.
David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)

