Muhammad Dahlan (1996)

Dahlan, le chouchou

Sa biographie le présente d’abord comme le cadet parfait de la classe politique palestinienne avant d'évoluer vers un intrigant et un opportuniste difficile à cerner, qui réussit toujours de l’une ou l'autre manière à n’être pas victime mais bénéficiaire de ces nombreuses situations délicates dans lesquelles il semble être sans cesse empêtré.

Avec à peine 5 000 citoyens, Hamama est peuplée sans interruption depuis le treizième siècle. Le 22 janvier 1948, un groupe d’ouvriers travaillant dans les champs voisins est attaqué par des habitants juifs de Nitzanim ; deux jours plus tard, une autre unité de Nitzanim tire sur des habitants de Hamama, et le 17 février, un groupe d’ouvriers qui attendent un bus sur la route entre Isdud et Hamama est pris pour cible. Au total, 17 villageois sont blessés et un tué. Le 28 octobre, le village est pris par les terroristes juifs au cours de ce qu'ils appelèrent l'opération Yoav. Les habitants prennent la fuite avec les troupes égyptiennes stationnées jusqu’alors à Hamama. Aujourd’hui, rien ne rappelle plus l’antique lieu – il a été, comme beaucoup d’autres, anéanti par ces immigrants en Palestine qui, depuis le 14 mai 1948, s’appellent Israéliens. Décédé le 8 mars à l’âge de cent ans, l’historien palestinien Walid Khalidi décrit le destin de Hamama comme suit :

Il ne reste plus aucune trace de maisons villageoises ni de points de repère. Le terrain est envahi par une végétation sauvage, parmi laquelle de hautes herbes, des mauvaises herbes et des buissons. Il y a aussi des cactus. Les terres alentour ne sont pas cultivées.

Extrait de All That Remains: The Palestinian Villages Occupied and Depopulated by Israel in 1948 (Ce qui reste : les villages palestiniens occupés et dépeuplés par Israël en 1948), page 100.

Mohammed Youssouf Shaker Dahlan naît le 29 septembre 1961 dans le camp de réfugiés palestinien de Khan Younès ; il est le plus jeune de 6 enfants. Ses parents sont des déplacés de cette localité de Hamama que l’adversaire juif dépeupla en 1948 au cours de la guerre arabo-israélienne. Le lieu de naissance de Dahlan, Khan Younès, fondé en 1387, n’est aujourd’hui guère plus qu’un amas de décombres. La deuxième plus grande ville de la bande de Gaza a été rasée par l’ancienne troupe terroriste d’Israël, désormais appelée armée. Pour la bande de Gaza, il en va de même que pour tout ce qui reste de la Palestine : un jour, il faudra que tout ce qui pourrait être gênant pour l’État juif soit gommé. Bien sûr, les parents du petit Mohammed espèrent pouvoir retourner à Hamama, mais cela reste un rêve.

À vingt ans, Dahlan s’engage au sein du Fatah palestinien et aide à la mise en place des Faucons (مجموعات صقور فتح), leur organisation de jeunesse, dans la bande de Gaza. Entre 1981 et 1986, il est arrêté au total onze fois par les Israéliens ; en prison, il apprend l’hébreu couramment. En janvier 1987, il est d’abord expulsé vers la Jordanie, puis rejoint plus tard Yasser Arafat et la direction exilée de l’OLP à Tunis. Il participe aux négociations sur les accords d’Oslo, revient dans les territoires palestiniens occupés en 1994, devient chef des forces de sécurité préventive dans la bande de Gaza et doit contribuer à y renforcer la popularité de l’OLP.

Au milieu des années 1990, Dahlan commande une troupe d’environ 20 000 hommes, ce qui lui permet d'entretenir des relations particulièrement étroites avec les services de renseignement israéliens, américains et autres de la région. En Israël, le terme « Dahlanistan » apparaît pour désigner la bande de Gaza contrôlée strictement par Dahlan. Son calcul réussit : grâce à l’intercession israélienne, il devient l’interlocuteur privilégié de George W. Bush ainsi que son candidat de choix pour diriger les services de sécurité de l'Autorité palestinienne. De graves violations des droits de l’homme lui sont reprochées en raison de son action brutale contre le Hamas. Le 18 novembre 1994, il fait procéder à des arrestations arbitraires, à la torture et à l’exécution de manifestants.

Pendant la seconde Intifada, Dahlan est un partenaire étroit de l’appareil de sécurité israélien. Il critique de plus en plus Yasser Arafat et exige une réforme de l’Autorité palestinienne en 2001. Peu après, il démissionne de son poste de chef de la sécurité en signe de protestation contre le gouvernement supposé corrompu d’Arafat. En 2003, il est brièvement ministre des Affaires d’État et de la Sécurité sous le Premier ministre Mahmoud Abbas. Après la mort d’Arafat en novembre 2004 et jusqu’aux élections du Conseil législatif palestinien (المجلس التشريعي الفلسطيني) début 2006, il devient ministre des Affaires civiles, directement responsable de la coordination avec Israël. Ensuite, il est élu député pour Khan Younès.

Yasser Arafat a vécu et est mort dans la pauvreté matérielle. Arafat était un patriote et le politicien palestinien le plus honorable et le plus patriotique que le peuple palestinien ait jamais eu.

Mohammed Dahlan le 4 janvier 2024 à propos de Yasser Arafat

Entre 2006 et 2007, dans le cadre de son activité au sein du Conseil national de sécurité, il dirige les préparatifs d’une opération militaire des forces de sécurité du Fatah soutenue par les États-Unis et destinée à renverser le gouvernement du Hamas dans la bande de Gaza. Mais celle-ci est contrecarrée en juin 2007 par un putsch du Hamas à la suite duquel le mouvement islamiste prend le contrôle total de la bande de Gaza, après des affrontements sanglants. Dahlan s’enfuit d’abord en Cisjordanie où il se brouille avec la direction du Fatah, qui le tient pour personnellement responsable des événements. En 2009, certes, il est élu au comité central du Fatah, mais en raison de querelles avec Abbas, il en est exclu dès 2011. Il fonde un Bloc démocratique réformiste dissocié du Fatah, devenant par la même occasion un adversaire politique de Mahmoud Abbas.

En 2016, Abbas lui retire l’immunité parlementaire. Le tribunal des délits de corruption de l’Autorité palestinienne le déclare coupable de détournement de 16 millions de dollars. Il est condamné par contumace à trois ans de prison. En novembre 2019 , la Turquie surprend en offrant également une récompense de 10 millions de lires (environ 1,75 million de dollars) pour toute information menant à son arrestation. Il est qualifié de « mercenaire des Émirats arabes unis » et accusé d’avoir participé à la tentative de putsch en Turquie en 2016 et de vouloir renverser l’ordre constitutionnel par la force.

Le Bloc démocratique réformiste du mouvement Fatah considère la décision de la Turquie comme une incitation payée à (…) l’assassinat du dirigeant palestinien Mohammed Dahlan et annonce des poursuites pénales contre le régime d’Erdoğan en Turquie et à l'étranger.

Mohammed Dahlan fin 2019 à propos des accusations de la Turquie

Aujourd’hui, la base politique de Dahlan dans la bande de Gaza se limite aux maigres restes de sa ville natale de Khan Younès ainsi qu’aux groupes qui reçoivent son aide ou celle du Centre palestinien pour la persévérance humaine (FATA), dirigé par sa femme Jalila, qui s’était fait connaître pour avoir organisé un mariage collectif en 2015. Il prétend disposer encore du soutien de groupes armés dans les camps de réfugiés de Balata et de Jénine en Cisjordanie. En 2012, il acquiert la citoyenneté du Monténégro et vit aujourd’hui avec ses quatre enfants aux Émirats arabes unis, où il travaille comme conseiller en politique de sécurité pour le cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyane d’Abou Dhabi.

Dahlan est proche du président égyptien Abdel Fattah as-Sissi et dirige une délégation diplomatique chargée de négocier un projet de barrage égyptien avec l’Éthiopie et le Soudan. Il sert également d'intermédiaire pour des livraisons d’armes à des unités militaires en Libye soutenues par les Émirats arabes unis. En outre, il entretient des liens étroits avec le régime sioniste qui voit en Dahlan leur marionnette favorite, qui les débarasserait du bien plus populaire Marwan Barghouti emprisonné par Israël depuis le 15 avril 2002. Un accord tripartite entre Israël, le gouvernement égyptien et le Hamas devrait lui permettre un retour politique dans la bande de Gaza. Pendant ce temps, Dahlan déclare dans des interviews qu’il n’aspire pas au pouvoir mais qu’il continuera à aider et ne laissera pas tomber la Palestine. Il n’est guère surprenant que son nom réapparaisse désormais en lien avec le douteux Conseil de la paix de Trump.

[C'était une] opération militaire professionnelle qui a surpris Israël et a paralysé sa vigilance, ses capacités militaires ainsi que l’ensemble de l’appareil militaire. L’impression qu’Israël avait laissée au fil des ans s’est effondrée le 7 octobre en 20 minutes, et toute la puissance militaire dont les États-Unis d’Amérique étaient si fiers est restée impuissante pendant six heures à rétablir la situation ; et si Israël voulait en tirer une leçon, il devait emprunter la voie de la paix, non celle de la vengeance. Les événements du 7 octobre placent Israël face à un choix. Soit cet événement suscitera l’espoir entre les deux peuples, soit il ouvrira la porte vers un nouvel enfer et une spirale de violence et de vengeance mutuelle entre la Palestine et Israël.

Mohammed Dahlan le 4 janvier 2024 à propos de l’opération Déluge d’al-Aqsa du Hamas

Pour de nombreux Palestiniens, le douteux Mohammed Dahlan demeure le principal suspect d’avoir administré le polonium mortel à Arafat fin 2004. Dahlan est volontiers vu par les États-Unis et ceux à leur suite comme le dirigeant d’une Palestine technocratique selon le principe consistant à avoir dans chaque pays une marionnette au bout d’une ficelle. À l’instar de l’Irakien Ahmed Chalabi , Dahlan n’est pas moins inconcevable pour conduire ce qui reste de la Palestine vers un avenir prometteur, car en tant que pantin des États-Unis, lui aussi se bornera à relayer les exigences israéliennes. Impopulaire auprès du peuple que, selon les États-Unis et l’UE, il est censé représenter, Dalhan reste bien trop faible que pour se débarrasser de sa réputation d’assassin commandité d’Arafat.

David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)

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