Bennett und Lapid

L'impasse d'Israël

Quelle que soit la forme de l'État, les gouvernements en place depuis longtemps ont pour étrange effet que les oppositions finissent par s'étioler ou disparaître complètement. Pire encore, elles s'adaptent tellement aux gouvernants que la différence entre les détenteurs du pouvoir et les adversaires politiques devient à peine décelable, et qu'il faut plutôt la qualifier de mauvaise copie que de véritable alternative. Inévitablement, lorsque l'opposition accède ensuite au gouvernement, quasi rien ne change.

Konrad Adenauer veilla sur l'Allemagne pendant 14 ans, un mois et un jour, en s'endormant de plus en plus ; Helmut Kohl s'assit dessus durant seize ans et 30 jours ; et Angela Merkel géra la dérive baissière de la République fédérale allemande pendant seize ans et 20 jours. Ces trois chanceliers fédéraux ont occupé la place à eux seuls pendant 46 années cumulées, faisant essentiellement de l'Allemagne ce qu'elle essaie encore aujourd'hui de préserver tout en s'avérant incapable de discerner de quoi il s'agit au juste. Elle veut d'une part s'éloigner de ce qu'elle est sans jamais rien changer, et d'autre part rester comme elle a toujours été mais tout en devenant de l'une ou l'autre façon une meilleure version d'elle-même.

Le sionisme réel, en revanche, veut, en tant qu'intrus dans la région, croître et dominer sans avoir à en payer le prix. La stratégie d'un pays exotique comme Israël, consistant à acculer ses adversaires régionaux jusqu'à ce que ça craque, n'est certes pas une invention sioniste. Mais elle est célébrée dans l'État juif avec un dévouement particulier ; et le résultat, pourtant prévisible, est alors accueilli avec une surprise enfantine. Il n'y a guère eu là-bas de politicien, à l'exception peut-être de Mosche Scharett, qui ait véritablement cherché la paix. David Ben Gourion régna pendant 13 ans et 127 jours sur le pays où aujourd'hui ne coulent plus que sang et larmes au lieu de lait et de miel ; Benjamin Netanyahou s'y accroche depuis maintenant 18 ans et 219 jours et devrait atteindre nettement plus de 19 ans d'ici aux prochaines élections législatives (qui auront vraisemblablement lieu le 27 octobre 2026). Le fondateur de l'État, Ben Gourion, a longtemps été détenteur du record de durée au pouvoir mais a été dépassé par celui qui a accompagné son agonie : Netanyahou, qui dirige un gouvernement d'extrême droite d'une brutalité à peine imaginable.

Naftali qui ? Bennett est la grande surprise de ces élections. Il est apparu comme sorti de nulle part – un entrepreneur à succès du secteur high-tech avec une petite kippa, qui a réussi une prise de contrôle hostile du parti national-religieux moribond. Il est parvenu à évincer tous ses vénérables dirigeants et à en devenir le chef unique. En quelques semaines, il a doublé la part des voix du parti en dépassant Netanyahou par la droite et en exprimant des opinions que certains considèrent comme carrément fascistes.

Uri Avnery le 29 décembre 2012 à propos de Naftali Bennett

Uri Avnery a mentionné dans plus d'une vingtaine d'articles un Naftali Bennett (à gauche sur l'illustration en tête d'article) pour lequel il n'avait aucune sympathie. Les parents de Bennett ont émigré de San Francisco vers Israël en juillet 1967, y sont brièvement retournés en 1973, et représentent ainsi une vague d'immigrants en Israël d'origine typiquement américaine, ce qui présage rarement de bonnes choses et est responsable de nombreuses idées radicales. En effet, Bennett représente exactement le type d'opposition dont on dirait que la seule raison d'être consiste à ne pas être Netanyahou. On a vu la même chose en France, et cela a produit les années Macron, qui semblent interminables et perdues. La même chose est arrivée chez les Britanniques en offrant au peuple insulaire une existence terne nommée Starmer.

C'est à peine croyable, mais c'est justement ce Naftali Bennett qui est devenu chef de l'opposition avec une coalition nommée Ensemble (ביחד). Naguère, l'ancien chef d'état-major de Netanyahou ne s'entendait pas, comme à peu près tout le pays d'ailleurs, avec « Sarah'le », la furie imprévisible aux côtés de Bibi, ce qui avait conduit à une brouille entre les deux politiciens de droite. Ironiquement, Bennett reprochait alors à Netanyahou de se faire le défenseur de la solution à deux États, tandis que Netanyahou reprochait au major de réserve Bennett de ne pas être prêt, en tant que soldat, à expulser des colons illégaux de leurs maisons. Ce qui ressemble à une dispute venue d'un autre monde montre maintenant à quel genre d'opposition il faut s'attendre.

Que Naftali Bennett soit devenu la star des élections rend la situation encore plus désespérée. Il semble y avoir une règle au sein de la droite israélienne : personne n'est jamais extrême au point qu'on ne puisse trouver quelqu'un d'encore plus extrême.

Uri Avnery le 19 janvier 2013 à propos de Naftali Bennett

Au fil des années, Bennett ne s'est fait remarquer qu'en anticipant les arguments actuels de Netanyahou, par exemple en affirmant que toute la presse israélienne serait de gauche, ce qu'il entendait changer. Lors des campagnes électorales passées, en revanche, il s'est montré aussi avare de paroles que son ancien et nouveau partenaire Jair Lapid, qui ne voulait tout simplement pas dire concrètement ce qu'il défendait. Cela rappelle beaucoup les éternelles nouvelles alliances partisanes en France, qui ne représentent rien d'autre que la volonté d'empêcher le Rassemblement National (RN) de Marine Le Pen. L'alliance « Ensemble » non plus ne représente pas grand-chose : ne fût-ce qu'une répartition concrète des tâches n'a même pas été annoncée.

De huit ans son aîné, Jair Lapid (à droite sur l'illustration en tête d'article), ancien présentateur de télévision et journaliste, a, comme Bennett, abandonné sa carrière antérieure au profit d'une politique centriste diffuse qui vise grosso modo la classe moyenne du pays. Cela peut être considéré comme un complément idéal à la politique de Bennett qui veut ramener le sionisme vers exactement le même groupe de population. Tous deux avaient déjà formé une coalition par le passé, mais ils n'avaient jamais unifié leurs forces avant une élection. La coalition précédente des deux a échoué non seulement à cause des discordes politiques habilement semées par Netanyahou, mais surtout à cause du manque de points communs entre Lapid, qui sentait vaguement la gauche, et Bennett, qui sentait nettement la droite.

Les forces de l'extrême droite nous poussent vers des idées d'annexion absurdes qui nous mèneront à la catastrophe d'un soi-disant État binational. Je ne sais pas s'il s'agit d'un coup de relations publiques ou d'intentions réelles, mais nous ne le permettrons pas.

Jair Lapid à propos de son partenaire actuel Naftali Bennett en octobre 2013

Que penser de l'incompréhensible duo Bennett-Lapid ? L'un discret mais radical jusqu'à l'os, l'autre aussi vide et insignifiant qu'il est possible. Tous deux prétendent vouloir répéter, mais en version optimisée, le duo qui s'était présenté sans succès la dernière fois et vouloir guérir des blessures nationales (qui n'intéressent plus grand monde à l'international). Tous deux ont été brièvement Premiers ministres (Bennett 382 jours, Lapid 181 jours) ; tous deux restent dans les mémoires pour un impalpable néant politique. Bien sûr, Netanyahou doit être mis derrière les barreaux, et bien sûr sa politique sanglante et irrationnelle doit cesser. Mais quant à savoir si ce sera possible avec des maquilleurs politiques timorés, le doute est permis.

La coalition « Ensemble-pour-quelque-chose » ou « Netanyahou-doit-dégager » ne pourra guère faire d'Israël autre chose que ce qu'il est et ce qu'il souhaite manifestement rester. Le pays, dont la sécurité absolue ne peut être obtenue que par la mort de tous les voisins et le vol de toutes les terres, n'éliminera pas ses forces obscures ; il ne pourra peut-être que les freiner le temps d'une législature. Des esprits maléfiques comme Ben-Gvir et Smotrich ne retourneront pas si vite dans leur bouteille, et des poussahs corrompus comme Bibi ne voudront pas si vite aller becqueter à la gamelle en fer-blanc.

Il se peut que Bennett ait plus de profondeur qu'on ne le pense. Les Européens se souviennent de lui comme d'un médiateur fondamentalement indésirable entre la Russie et l'Ukraine, d'autant qu'il ne voulait pas se ranger parmi ceux qui haïssent Poutine ni parmi les livreurs d'armes à l'Ukraine. L'Europe belliciste préférait alors la guerre à tout le reste : la Russie devait être ruinée au plus vite. Quatre ans et 500 milliards d'euros plus tard, une telle gueule de bois pourrait pourtant nous faire regretter l'aide de Bennett. Mais l'on peut sérieusement douter que l'homme à la petite kippa soit capable d'apporter la paix au Proche-Orient, car Israël se trouve avant tout de son propre fait dans l'impasse des guerres sans fin.

David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)