Le comédien, décédé vendredi après-midi à l'âge de 83 ans au Caire, divisait toujours la gent féminine en deux factions : celles qui l'adoraient avec moustache et celles qui préféraient le voir sans. Presque toutes l'ont chéri, car cet homme possédait encore tout ce qui n'existe plus de nos jours. Son regard aux yeux sombres témoignait de son expérience, sa voix douce et voilée était aussi internationale que teintée de nicotine et son large sourire confirmait qu'il avait depuis longtemps percé les secrets vraiment importants de ce monde. Avec la mort d'Omar Sharif, c'est le clap de fin pour le dernier survivant d'un cinéma fait de grandes aventures et de héros immortels.
Il était un citoyen du monde, issu d'une famille de chrétiens libano-syriens. Il fut envoyé par sa mère dans une école en Grande-Bretagne pour le punir de son apparence dodue – là-bas, comme on sait, la mauvaise nourriture rend maigre. Ainsi apprit-il tôt, et pas seulement au plan culinaire, à connaître les contrastes culturels ; il se sentait aussi bien chez lui en Orient qu'en Occident. Au fil des décennies, il devient clair qu'il oubliait souvent les frontières en homme du monde. En 1968, l'ex-héros du cinéma égyptien des grands sentiments, devenu star internationale, joua dans Funny Girl un joueur qui s'engageait précisément pour l'État d'Israël aux côtés de Barbra Streisand, ce qui lui rendit impossible un retour en Égypte jusqu'en 1977.
Il n'est pas exclu que ce bon vivant, né le 10 avril 1932 à Alexandrie sous le nom de Michel Demitri Chalhoub, ait trouvé certains avantages dans cet éloignement prolongé de sa patrie, car il quitta l'Égypte aussi à cause du gouvernement nationaliste de Nasser, qui avait non seulement exproprié l'ancienne classe supérieure, mais aussi interdit le fez, la coiffure très prisée sous le gros roi Farouk ; l'exode rural qui commença peu après ne promettait guère d'environnement mondain pour des soirées de bridge conviviales dans les deux métropoles du pays. Ce n'est que sous le président Anouar el-Sadate qui gouverna de 1970 à 1981 en étant plus orienté vers l'Occident, que les vagues révolutionnaires devaient quelque peu s'apaiser.
Vous voyez, j'ai été le premier à embrasser leur idole de l'écran, Fatin Hamama. En Égypte, elle était un peu comme Cendrillon. Elle avait joué dans des films depuis l'âge de sept ans et n'avait jamais été embrassée une seule fois. Elle a eu son premier baiser de cinéma avec moi – dans mon premier film – et pour cela, ils m'ont détesté. Ensuite, je l'ai épousée, et là, ça a vraiment été terrible.
Omar Sharif à propos de Fatin Hamama dans Aramco World, 1971
Sharif ne s'est jamais reposé sur la sécurité ni sur les conventions. Sa première et unique femme, Fatin Hamama, avait été auparavant la petite amie du réalisateur Youssef Chahine. Non seulement Sharif la lui piqua, mais il se convertit à l'islam pour le mariage – au grand plaisir de ses fans égyptiens – pour finalement divorcer en 1974, car il se sentait incapable de la fidélité requise. Que Sharif pensât alors davantage aux chevaux et au bridge qu'aux femmes, allez savoir... Dans un portrait du magazine Playboy d'avril 1964, il se défendit du moins contre le cliché de l'amant oriental à la Rudolph Valentino par ces mots : « Bien sûr, j'aimerais être un demi-dieu, mais je ne veux pas passer le reste de ma vie sur un chameau. » Et s'il n'était pas devenu comédien, le métier de barman lui aurait aussi convenu, dit-il ailleurs.
Elle m'a invité un jour en tant qu'invité d'honneur à Downing Street, pour une rencontre avec le président égyptien Moubarak, elle m'a pris par la main, m'a traîné vers lui et a dit : « Comment, vous ne connaissez pas Omar Sharif ? C'est pourtant l'Égyptien le plus célèbre du monde ! » C'était une grande absurdité. J'ai alors dit au président en arabe : « Elle est plutôt cinglée. Tout le monde le sait.»
Le socialiste Sharif à propos de sa rencontre avec Margaret Thatcher
Bien sûr, il est hors de question, dans une nécrologie consacrée à un tel homme, d'omettre ces grands films avec lesquels il accéda à la renommée mondiale. Ainsi Sharif, en incarnant le sherif Ali dans Lawrence d'Arabie (1962) de David Lean, devint non seulement mondialement célèbre, mais apprit en même temps à Alec Guinness l'accent arabe approprié. Gamal Abdel Nasser permit la projection en Égypte grâce à l'intercession de Sharif, alors que la production de Sam Spiegel était interdite dans tous les autres États arabes. Il joua également dans l'épopée monumentale suivante de Lean, Le Docteur Jivago (1965), cette fois dans le rôle principal de l'écrivain souffrant dans la tourmente de la révolution russe. Les téléspectateurs allemands le connaissent surtout comme le capitaine Nemo de la version TV largement disparue de L'Île mystérieuse (1973) avec une musique de film composée par Gianni Ferrio et qui renforça encore son incarnation du héros tragique. Dans Top Secret (1974), rehaussé par un générique de Binder, et dans un décor musical de Barry, il joua l'anti-Bond séducteur du côté soviétique et séduisit (dans le film du moins) Julie Andrews, la femme du réalisateur Blake Edwards. Son ancien camarade d'armée de Lawrence d'Arabie Anthony Quayle participa également à ce film au casting inhabituel. Son apparition en tant que tueur à gages égyptien et amant épistémoclaste dans le film calibré pour Peter Sellers Quand la Panthère rose s'emmêle (1976), à nouveau de Blake Edwards, reste également inoubliable.
L'un des acteurs principaux les plus recherchés est un Égyptien menu, aux yeux bruns chauds et humides, aux cheveux légèrement grisonnants, aux épaules étroites, à la moustache légère et avec des millions de fans féminins dans le monde entier qui le considèrent passionnément comme l'homme avec lequel elles aimeraient le plus être coincées auNile Hilton.
Arturo F. Gonzalez à propos d'Omar Sharif dans Aramco World, 1971
Il est tout de même intéressant que Sharif, affectueusement surnommé Fred par Peter O'Toole, ait joué dans bien plus de mauvais films que de bons, mais le public a généreusement refoulé tout cela – c'est aussi un secret de son charme. Sharif pouvait faire tout ce qu'il voulait, on ne lui en a jamais vraiment tenu rigueur. Après de nombreux faux pas, il refaisait toujours à nouveau surface dans un film inoubliable. En 2003, il étonna son public dans le rôle du marchand turc de produits alimentaires Ibrahim dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran tiré d'un livre du Belge Éric-Emmanuel Schmitt. Pratiquement personne ne se souvient d'autres acteurs de ce film, car Sharif leur vola froidement la vedette.
Je n'aime pas particulièrement travailler, mais j'apprécie une certaine indépendance financière pour n'avoir à travailler que lorsque cela me plaît vraiment.
Omar Sharif dans un entretien à la RTB
Et voilà : alors que les médias de masse rendent actuellement hommage à la ploutocratie, on a retourné les armes pour la mort de Sharif et on les a converties en une admiration sans faille pour un système de valeurs que l'on combat par ailleurs avec toute la violence possible. Personne n'ose une nécrologie du style « Il était aussi paresseux que les Grecs, criblé de dettes et n'avait que des bêtises en tête. L'Allemagne n'est plus prête à voir quelque chose comme ça au cinéma ! ». Michel de Carvalho, désormais l'un des derniers figurants survivants de Lawrence d'Arabie et devenu entre-temps par mariage un roi de la bière, serait bien plus compatible avec les médias, mais n'offre guère de contenu. Un monde injuste, dans lequel la noblesse d'argent repart bredouille…
Pour Sharif, la retraite fut un désastre financier. Il avait perdu sa fortune au jeu et ne comprenait manifestement plus un monde dans lequel, aux États-Unis, un gardien de parking guatémaltèque refusait ses 20 euros de parking. Omar Sharif faisait ce qui lui faisait plaisir et ne voulait pas travailler trop pour cela. Heureusement, il y parvint presque jusqu'au générique de fin, frappé par Alzheimer. Avant d'acheter un appartement au Caire en 1998 (son seul bien restant) par amour pour son fils Tarek, il passait les mois de juin et septembre au Royal-Monceau à Paris et l'hiver principalement dans une chambre du Sheraton du Caire sans vue sur le Nil. Il laissait les rideaux tirés et disait qu'il connaissait de toute façon déjà toutes les belles vues.
Lorsque l'écrivain Frédéric Dard (auteur des romans policiers San-Antonio) demanda un jour à Omar Sharif lesquels, des slips ou des caleçons, étaient des sous-vêtements plus appropriés pour un homme, celui-ci répondit avec une espièglerie indépassable: « Je suis vraiment désolé, monsieur Dard. Je ne porte jamais rien sous le pantalon. J'aime que mes couilles soient à l'air frais. Mais permettez-moi, avant de poursuivre cette intéressante conversation, de déposer les restes mortels de ma mère : je monte rapidement dans ma chambre. Je reviens juste de la crémation. »
David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)
