Né en 1977, le réalisateur égyptien Marwan Hamed rend au cinéma de son pays une confiance dans sa valeur qu'il avait perdue depuis longtemps et qui serait aussi en mesure d'offrir à un public international un regard divertissant sur l'âme égyptienne, si seulement son œuvre était disponible quelque part.
Le problème est universel. Le besoin d'un grand cinéma demeure très présent, mais le nombre de grands réalisateurs diminue tant et plus. En Occident, la mort de Stanley Kubrick marqua la fin de la capacité de perpétuer sur pellicule des œuvres d'envergure et d'offrir de grands thèmes au spectateur d'une manière inimitable. Ce qui reste, ce sont des productions de masse débordant d'effets et refusant tout risque, qui s'adressent à un public de fans de la gonflette de plus en plus ignorants des critères de qualité.
Les quelques noms encore connus parviennent certes à impressionner ici et là par des moments réussis, à un niveau plus modeste. Mais quiconque se souvient du résultat insupportablement kitsch que Steven Spielberg a livré avec A.I. Intelligence artificielle de Stanley Kubrick peut se faire une idée précise du talent réel de chacun des deux. Fondamentalement, Spielberg piétine depuis ses premiers pas cinématographiques et ne livre rien d'autre que du cinéma simpliste pour un public à l'avenant, et l'un ou l'autre thème adulte n'y change rien.
L'on disait autrefois que les livres arabes étaient écrits en Égypte, imprimés au Liban et lus en Irak. Il en allait de même pour les films. Le film égyptien a une longue tradition impressionnante, dont l'Occident ne connaît guère plus qu' Omar Sharif . Cela n'a rien d'étonnant : le langage cinématographique de l'Égypte est en effet tout autre que celui de l'Occident, qui croyait avoir surmonté les conventions antérieures dans le courant d'air provoqué dans les années soixante avec la Nouvelle Vague et d'autres courants régionaux, pour finalement succomber aux soi-disant blockbusters de facture américaine dans lesquels des super-héros de la futilité se refilent une soupe dont la recette aurait dû être jetée avec les épluchures.
Alors que Michelangelo Antonioni nous emmena dans une errance intime au coeur des sixties avec Blowup (1966) ou Zabriskie Point (1970) et que Stanley Kubrick nous plongea dans une transe méditative avec l'épopée spatiale 2001 - l'Odyssée de l'espace (1968) ou l'épopée sociale Orange Mécanique (1971), Le Caire fournissait du plein la main. Le nombre de drames au sentimentalisme débordant semblait infini et pour les Européens, ce n'était pas toujours supportable. Lorsqu'un grand maître du film égyptien comme Youssef Chahine était aux manettes, les larmes coulaient chez les uns tandis que les maux de tête commençaient chez les autres. Gare centrale (1958) n'est que l'un des nombreux exemples : en Égypte, grands sentiments et grand cinéma étaient une seule et même chose.
La marche triomphale de la télévision frappa également le film égyptien de plein fouet et conduisit à des productions grand public toujours plus kitsch et bon marché. D'autant plus surprenante fut l'apparition de Marwan Hamed, qui réussit un court-métrage convaincant dès le début de sa carrière avec Lilly (2001). Cette adaptation d'une nouvelle de Youssef Idriss traite du très dévot Sheikh Abd El Aal (Amr Waked) qui, au cœur du vieux Caire, se retrouve être le seul bon entouré de trafiquants de drogue qu'il est résolu à ramener dans le sentier de la vertu, tout en courant le risque de devenir l'un d'entre eux.

Marwan Hamed rencontra un vrai succès en 2006 avec L'immeuble Yacoubian (عمارة يعقوبيان), basé sur le roman d'Ala al-Aswani éponyme L'immeuble Yacoubian, de Alaa al-Aswany, traduit en plusieurs langues. Son père, le non moins célèbre Wahid Hamed , était responsable du scénario. Depuis le milieu des années soixante-dix, il avait écrit des douzaines de scénarios, collaboré avec des réalisateurs comme Samir Seif, Sherif Arafa ou Atef El-Tayeb et avait donc naturellement déjà assuré la production de Lilly .
Le film de plus de deux heures et demie nous immerge dans un Caire frivole intime qui n'est rien moins qu'une dissection transversale à la fois iconoclaste et attachante de la population égyptienne au travers d'une maison et de ses habitants. Le film est porté par la crème de la crème des interprètes égyptiens comme le comédien célèbre Adel Imam ainsi que Yousra, Nour Al-Sherif, Khaled Saleh et Khaled Al-Sawy. Bien que L'immeuble Yacoubian fût, comme le livre, un grand succès public, les critiques émanant des cercles conservateurs ne manquèrent pas, car l'un des fils conducteurs du film est l'histoire d'un homosexuel qui tombe amoureux d'un soldat et le persuade de faire déménager sa femme et ses enfants sur le toit de la maison honorable pour pouvoir rester proche de l'objet de son désir.
En 1937, Hagop Yacoubian, une grande personnalité arménienne en Égypte, fit construire un immeuble d'habitation. La maison était de style européen et fut construite par un ingénieur italien. Yacoubian était si fier de son bâtiment qu'il fit graver son nom en lettres latines dans l'entrée. Le bâtiment flambant neuf fut habité par des ministres, des grands pachas, des étrangers et des Juifs. Deux d'entre eux étaient de la célèbre famille Nuseir. Le toit était si grand qu'il y avait une chambre pour le concierge et d'autres petites pièces où l'on faisait entre autres la vaisselle. Tout était si beau, le pays était si beau. Et même le bâtiment était beau. Puis la révolution éclata et le temps des pachas fut révolu. Lorsque la guerre commença en 1956, ce fut le début de la fin des Européens et des Juifs en Égypte. Dès qu'un appartement était vide durant un voyage du propriétaire, il était réquisitionné par un haut officier de l'armée. Certaines femmes d'officiers ne purent se défaire de leur passion pour l'élevage de volailles sur les toits. Et les chambres furent occupées par les domestiques. C'est ainsi que la répartition des habitants fut modifiée. Avec la politique d'ouverture, les rues commencèrent à changer. Dans tout le quartier aussi, les activités des commerces changèrent. Et les gens aussi. Comme les officiers avaient mis le désordre dans le bâtiment en y entrant, l'immeuble était ruiné quand ils le quittèrent. Ils étaient devenus riches et déménagèrent à Mohandessin et dans la ville de Nasr. Le bâtiment fut ouvert à quiconque possédait de l'argent. Naturellement, la répartition des habitants fut à nouveau modifiée. Le toit fut entièrement occupé ; dans chaque chambre habitait une famille entière. Non seulement le bâtiment, mais tout le pays avait changé.
Introduction de L'immeuble Yacoubian (عمارة يعقوبيان) de 2006
Malheureusement, L'immeuble Yacoubian souffre inutilement d'une bande sonore kitsch, une erreur que Marwan Hamed ne répéta heureusement pas dans ses films ultérieurs. Et tandis que cette œuvre de jeunesse n'atteignait encore de loin pas la qualité de ce qui suivit dans les productions ultérieures, Hamed donna néanmoins un signal clair : le film égyptien est encore loin d'être mort.

Le film qui suivit L'immeuble Yacoubian fut Ibrahim Labyad (2009). Avec sa narration brutale et impitoyable, il n'est pas destiné aux âmes sensibles. Le petit Ibrahim Labyad doit assister impuissant au meurtre de son père par Abdul-Malek Zarzur (Mahmoud Abdel Aziz) et est farouchement décidé à venger un jour ce meurtre. Lorsque sa mère meurt aussi, il reste finalement seul dans la jungle des bidonvilles de la périphérie du Caire. L'adolescent devient un combattant habile et acquiert une réputation d'exécuteur parmi les plus impitoyables au sein même de l'empire criminel du meurtrier de son père. Sa quête de vengeance se termine cependant par sa prise de conscience que la mort de son plus grand ennemi ne lui montre en fin de compte que sa propre vie gâchée.

Marwan Hamed The Originals (2017), est sa première incursion dans le cinéma fantastique. Il y raconte l'histoire de Samir Elaiwah (Maged El-Kidwani), un père de famille balloté par les événements, qui ne semble posséder aucune motivation ni qualité de meneur. Cet employé de banque effacé vit une existence fade dans un complexe résidentiel confortable avec sa femme Mahitab, acheteuse compulsive, et ses enfants Omar et Leila tout aussi orientés vers la consommation. Durant ses rêveries diurnes, Samir, en surpoids, se voit en sportif ou chanteur à succès, mais dans la réalité il se comporte conformément à ce que son entourage attend de lui. D'abord son père, puis sa mère, aussi relayée par sa femme, puis ses enfants et enfin son supérieur. Il n'est guère plus qu'un raté de la classe moyenne supérieure égyptienne. Lorsqu'il est licencié de manière inattendue, la routine se transforme en cauchemar. Finalement, il reçoit sur son smartphone u message d'un groupe mystérieux qui semble connaître tous ses secrets depuis sa naissance. Il se voit contraint de rencontrer leur représentant, Rushdy Abaza (Khaled El-Sawi), qui lui propose un poste aventureux.
Déjà le début nous amuse puisqu'on y entend tout comme dans le film de Kubrick 2001 - l'Odyssée de l'espace (1968) Le Beau Danube bleu mais cette fois en voyant de la volaille emballée au supermarché au lieu de vaisseaux spatiaux dans l'espace. Le langage cinématographique est extrêmement moderne et totalement inédit en Égypte. Les personnages principaux semblent tous être des somnambules à l'intérieur d'une vie hypertechnicisée qui s'est créée autour d'eux sans qu'ils s'en aperçoivent, et ils avancent à travers l'intrigue tout comme le fait le réalisateur italien Gianni di Gregorio à travers ses œuvres. Malheureusement, le film eut le malheur de sortir lors de la fête de la rupture du jeûne (Eid al-Fitr, عيد الفطر) suivant le mois de jeûne du Ramadan et déçut donc un public qui, lors de la fête des sucreries, cherche plutôt le divertissement et la détente et pas le critique sociale d'une société supérieure aux airs occidentaux qui reste encore aujourd'hui une exception en Égypte. Le film n'en est pas moins très drôle, même si certains spectateurs se demanderont naturellement ce que tout cela signifie vraiment, ce qui reste plutôt obscur. Dans l'ensemble, Hamed livre une expérience cinématographique rare dans laquelle l'utilisation de la technologie moderne semble fusionner sans heurt avec les rituels traditionnels.

Diamond Dust (2018) raconte l'histoire du petit pharmacien Taha (Asser Yassin) et de son père Hussein Hanafy El-Zahar (Ahmed Kamal) cloué sur un fauteuil roulant par des circonstances tragiques. De manière totalement inattendue, le père devient la victime du voyou brutal El-Sirvis (Mohamed Mamdouh), sans que personne ne comprenne. Il s'avère que le père du petit pharmacien mena pendant des décennies une double vie aventureuse, dont le fils entend désormais poursuivre la mission.
Le film décrit de manière exceptionnellement divertissante la vie de plusieurs générations d'Égyptiens jusqu'à l'époque actuelle et leur lutte contre toutes sortes d'injustices. Il est difficile de faire rentrer cet exemple impressionnant de la culture égyptienne moderne dans une petite case occidentale. Le récit cinématographique mystérieux, dramatique, violent et en même temps léger de Marwan Hamed convainc du début à la fin. Nous sommes témoins de crimes et de leur vengeance, de pièges parfaitement tendus et des minutes chargées de suspense qui s'écoulent jusqu'à ce que leurs victimes y tombent en souriant. À côté de ces moments de haute tension, il y a de nombreux moments de bien-être, de colère et de satisfaction – et tout cela en à peine deux heures et demie. Un film comme une tranche de vie.
Les deux épisodes The Blue Elephant (2014) et The Blue Elephant 2 (2019) sont de la plume de l'auteur égyptien à succès Ahmed Mourad et ne sont guère comparables à quoi que ce soit d'autre dans le monde du cinéma. D'une main légère et avec une nonchalance infinie, Marwan Hamed fait exploser le genre du psychodrame criminel et l'enrichit d'éléments forts du registre fantastique. Les intrigues à peine saisissables ne peuvent être élucidées par le personnage principal qu'en consommant de la drogue. Il est difficile de décrire l'atmosphère incomparable des deux éléphants bleus qui sont tels des montagnes russes inexplicables éprouvées sous l'emprise de l'ivresse, comme des questions de vie et de mort dans le parc d'attractions de l'existence, comme si les moyens habituels ne suffisaient tout simplement plus pour certaines séquences.


Brossée à grands traits, l'histoire est celle d'un psychiatre qui a perdu sa famille dans un accident de voiture et qui parvient tant bien que mal à retrouver la routine de son travail dans une clinique psychiatrique. Là, il est amené à devoir faire le constat de la responsabilité pénale d'un accusé soupçonné de meurtre, ce qui est le facteur déclencheur d'une histoire sombre que l'on cherche en vain dans le cinéma d'horreur international. Il joue habilement avec la frontière fluide entre les maladies mentales et une possession démoniaque mal comprise, ce que l'on trouve aussi dans l'exorcisme catholique, ici dans l'Égypte contemporaine. Ou des forces diaboliques seraient-elles à l'œuvre et toute science serait impuissante face à elles ? Dans les rôles principaux, on retrouve Kareem Abdel Aziz, Nelly Kareem et Khaled Al-Sawy. Selon des rumeurs, le public pourra se réjouir d'un troisième volet dans les prochaines années.

Le plus récent film de Hamed, Kira & El Gin (2022), n'est plutôt pas destiné à un public occidental. Il traite en effet de la résistance contre l'occupation britannique dans l'Égypte du début du XXe siècle, comme décrit dans le roman 1919 de Ahmed Mourad ; réalisé avec de gros retards dus à la pandémie, ce film d'aventure anticolonial traite des sombres personnages que sont Ahmad Abdulhayy Kirah (Kareem Abdel Aziz) et Abdulqader Shahatah el-Gin (Ahmed Ezz) dans leur combat contre l'occupation britannique. Du point de vue de l'auteur de cet article, c'est jusqu'à présent le film le plus conventionnel du réalisateur, dans l'espace germanophone il serait probablement qualifié de Kintopp (cinéma à la papa). Marwan Hamed a depuis placé la barre assez haut en matière de qualité, de sorte qu'un film public patriotique, après tout ce qu'il a livré jusqu'à présent, ne peut que décevoir. L'égo des Égyptiens a dû néanmoins être en sa faveur : au box-office, Kira & El Gin a su briller avec un résultat d'exploitation considérable de plus de deux millions d'euros.
À maintes reprises, Marwan Hamed critique des thèmes comme l'extrémisme, la violence policière, la corruption et un tissu social apparemment auto-destructeur. Néanmoins, ses films parviennent aux cinémas égyptiens, ce qui tient peut-être aussi à son style narratif totalement inhabituel qui, malgré tous ces thèmes sombres, sait éviter la morosité et met toujours passionnément en avant le pays du Nil. Nous nous réjouissons des projets à venir, comme la suite de Blue Elephant, mais tout autant du portrait prévu de l'immortelle chanteuse égyptienne Oum Kalthoum (أم كلثو), interprétée par Mona Zaki. En raison de son énorme popularité dans le pays (certains la qualifient de « quatrième pyramide d'Égypte »), il n'y a guère d'autre réalisateur que Marwan Hamed pour éviter le kitsch et décrire la vraie femme derrière la voix. Cela suscite la curiosité.
Ce qui est profondément tragique, c'est que pratiquement aucun des films mentionnés dans cet article n'est disponible en dehors du monde arabe et qu'il n'y a en outre aucun sous-titrage allemand ou français. Cela ne cesse de renforcer l'impression que seules la production de coton et le tourisme sont des succès en Égypte. Pendant des années, la marchandise américaine de masse domina également les écrans en Égypte, sans avoir rien à voir ni avec le quotidien ni avec la mentalité des habitants du pays et transmettant surtout le message lassant d'une puissance américaine universellement invincible. Des films comme ceux de Marwan Hamed sont, sur les plans culturel et spirituel, une composante essentielle d'une Égypte qui se réveille et qui, en tant que voisin direct d'un Israël frappant aveuglément autour de lui, est plus que jamais résolue à défendre ses propres intérêts.
David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)
