Charlie Chaplin balanciert eine Weltkugel im Film „The Great Dictator“ (1940)

Les hommes qui voulurent être rois

Il doit y avoir des personnes qui se sentent à l'aise dans un État théocratique ou policier, peut-être même dans une dictature militaire avec un homme fort à la tête. Et c'est vers tout cela à la fois que l'État sioniste se dirige ; peut-être ce qu'il est déjà. La raison a succombé, a émigré et a pris refuge dans un exil intérieur ; le délire est né, a immigré et se fait bruyante. Ce n'est pas l'Iran, mais Israël qui est désormais le plus grand danger pour le monde civilisé.

L'armée élue avec la population qui lui est rattachée, qui règne avec une violence brutale, opprime et vole dans la Palestine occupée depuis 1948, enthousiasme les États-Unis et est une raison d'État pour l'Allemagne. Du point de vue des États-Unis, tout cela, tout comme la farce ukrainienne, a un sens hégémonique morbide. Une maison européenne commune ne peut cependant pas se bâtir sur de telles valeurs ; pas plus qu'un avenir pacifique. Quand les démocraties se comportent comme des dictatures, des sanctions illégales et des formules comme « bien de l'État » ou « capacité de défense » se répandent. Il ne s'agit alors plus de décisions démocratiques mais seulement de tutelles, d'imposition d'opinions. Deux États sont allés encore plus loin sur cette voie : Israël et les États-Unis. Là règnent des fous qui veulent être aussi riches et aussi puissants que des rois.

Alors la maladie éclate vraiment, et moins c'est rapporté et publié, le mieux cela vaut pour la paix des abonnés. Mais les empires et les rois continuent à se divertir aussi égoïstement qu'avant [...]

Rudyard Kipling, L'homme qui voulut être roi

La maison d'édition allemande d'Axel Cäsar Springer monte au front, en soutien à la nouvelle vague occidentale de dirigeants d'États post-démocratiques ; elle investit avec le plus grand enthousiasme dans des médias d'États hégémoniques sur le déclin et de plus en plus suicidaires, et se fait ainsi le complément parfait de gouvernements européens paralysés, à commencer par l'Allemagne avec sa culture du déclin, éternellement passéiste. Ce qui hier encore était proclamé comme l'unique vérité, bonté, beauté, ne peut et ne doit pas être demain un mensonge laid et faux. Pour le sauvetage d'un capitalisme américain à bout de souffle, l'Europe, les yeux ouverts, doit maintenant entreprendre une folle chevauchée vers l'abîme, sur le cheval ukrainien mort.

Mais alors que l'Europe se retire lentement d'une Amérique de plus en plus imprévisible, le plus grand groupe de presse d'Europe [Springer] semble déterminé à inverser cette tendance à lui seul. Enthousiaste pour tout ce qui est américain et stratégiquement désintéressé par l'autonomie européenne ; les critiques disent qu'Axel Springer favorise presque par défaut les disrupteurs politiques qui sont si populaires dans la Silicon Valley.

Philip Oltermann le 8 avril 2026 dans le quotidien britannique The Guardian, à propos du mode de fonctionnement de Springer

Rudyard Kipling publia sa nouvelle « L'homme qui voulut être roi » en 1888, à l'âge de 22 ans. Elle narre l'histoire des aventuriers britanniques Daniel Dravot et Peachey Taliaferro Carnehan, qui veulent conquérir par la force des armes un royaume au Kafiristan. Dans les montagnes reculées d'Afghanistan et du Pakistan, ils rencontrent les Nuristani qui, de façon accidentelle, les prennent pour des divinités : une flèche ne frappe que la cartouchière de Dravot, le laissant indemne, si bien qu'il passe pour immortel. Quand Dravot, ivre de pouvoir, voudra finalement épouser une autochtone, celle-ci prendra peur et le mordra jusqu'au sang. Sa mortalité est découverte et conduit à la chute mortelle de Dravot du haut d'un pont et à la crucifixion de Carnehan.

Filmplakat von „The Man Who Would Be King“ (1975) mit Sean Connery und Michael Caine
L'homme qui voulut être roi (1975)

L'œuvre de Kipling acquit davantage de célébrité grâce à l'adaptation cinématographique homonyme par John Huston. Une malédiction semblait pourtant peser sur l'histoire, car le réalisateur expérimenté du Trésor de la Sierra Madre (1948) ou de L'Odyssée de l'African Queen (1951) ne réussit pas l'adaptation prévue avec Humphrey Bogart et Clark Gable avant que Bogart ne meure en 1957. D'autres tentatives avec Burt Lancaster et Kirk Douglas, Richard Burton et Peter O'Toole ou encore Robert Redford et Paul Newman échouèrent également. Il fallut attendre 1975, lorsqu'enfin Sean Connery et Michael Caine reprirent les rôles de Dravot et Carnehan et offrirent un cinéma inoubliable.

Je suis le fils d'Alexandre et de la reine Sémiramis, et tu es mon frère cadet et un dieu aussi !

Rudyard Kipling, L'homme qui voulut être roi

L'histoire de Kipling fut inspirée par la vie du quaker américain Josiah Harlan qui, comme ses neuf frères et sœurs, venait d'un trou perdu de quelques centaines d'habitants en Pennsylvanie, dans l'est des États-Unis. S'il devint le « prince de Ghor » en 1838, au cours de la campagne afghano-turquestanaise, c'est entre autres parce que Harlan rejeta profondément l'esclavage pratiqué sur place et voulut prouver qu'une armée moderne serait capable de traverser avec succès l'Hindou Kouch. Avec une force militaire de mille cinq cents cavaliers et autant d'auxiliaires, de plus de mille fantassins, de deux mille chevaux et de quatre cents chameaux, Harlan se voyait dans la tradition d'Alexandre le Grand : c'est pourquoi un éléphant de guerre faisait même initialement partie de la troupe avant qu'il dût être renvoyé à Kaboul en raison du froid intense.

Au col de Khazar, situé à 3 800 mètres d'altitude dans l'Hindou Kouch, Harlan fit hisser le drapeau américain tandis que ses troupes tiraient une salve de 26 coups. S'ensuivirent combat après combat contre l'esclavage collectivisé. Et tout comme le héros de Kipling Dravot, Harlan tomba lui aussi amoureux d'une autochtone. Jardinier amateur, Harlan était indigné que les Ouzbeks trouvent bien plus d'intérêt à capturer des esclaves qu'à cultiver des fleurs. Comme la fiction de Kipling, l'aventure de Harlan finit tragiquement. Lorsqu'il retourna à Kaboul, les premières troupes d'occupation britanniques y arrivèrent et remirent au pouvoir le shah Shudja, brutal, arriéré et que Harlan haïssait. Harlan fut déclaré persona non grata et dut retourner aux États-Unis.

Les deux kleptocrates Benyamin Netanyahou et Donald Trump aspirent à plus grand ; du moins croient-ils pouvoir assouvir au mieux leur perpétuelle avidité d'argent et de gloire au sein d'une construction étatique faite de nationalisme, de racisme et de religion. Notre époque prétendument éclairée, avec ses réalisations technologiques et ses possibilités illimitées d'enrichissement individuel, aboutit à de plus en plus d'individus qui revendiquent le droit d'être non moins ignorants. Ce que Netanyahou imagine, c'est une rééducation de tout le Moyen-Orient. Ce que Trump imagine, c'est une rééducation du monde entier, à l'exception des kleptocraties partageant ses idées. Une Pax Americana dans laquelle il ne s'agit que d'argent et un sionisme dans lequel il ne s'agit que de territoire doivent conduire à la reconfiguration de régions entières et à leur obéissance d'une génération à l'autre. Cette mégalomanie de dimension effrayamment hitlérienne n'est pas encore reconnue comme telle par beaucoup de nos contemporains car ils se bercent de l'illusion que tout cela ne sera que temporaire ou finira bien, d'une manière ou d'une autre.

Le donneur de leçons au monde Harlan et les héros militaires de Kipling avaient en commun la franc-maçonnerie, cet étrange mélange de tradition corporative, de religion décorative de substitution et de plate camaraderie de club. Ce qui unit Netanyahou et Trump, c'est une vision religieuse et populiste tout aussi kitsch, ou du moins l'affichage d'une telle vision. Portés par une avidité d'argent qui les pousse tous deux à utiliser le délire de ceux qui prient et de ceux qui haïssent pour conserver le pouvoir, ils disposent d'une force destructrice qui semble sans limites. Ils sont prêts à anéantir toutes les vies et valeurs qui se dressent sur leur chemin, à rendre impossibles la paix et la prospérité pour les générations futures qui ne se résigneraient pas.

La façon dont un État voyou aussi petit et insignifiant qu'Israël s'imagine l'avenir dans un voisinage culturellement et politiquement incompatible avec lui n'est plus seulement estimée, mais observée quotidiennement : il déclare tout le monde ennemi, tue tout le monde et réduit tout en miettes, tel le zélote. Cet État ni particulièrement séculier ni particulièrement démocratique s'est installé comme un ver dans le lard de l'Arabie et n'a qu'une seule chose en tête : la destruction, jusqu'à ce qu'il se sente en sécurité, ce qui ne sera cependant le cas que lorsque sa soif de domination sera totalement assouvie.

Israël agit en violation systématique du droit international et, avec sa guerre d'extermination d'une brutalité inimaginable à Gaza, ses attaques permanentes contre les États voisins comme le Liban et la Syrie, l'attaque catastrophique et sans plan contre l'Iran menée conjointement avec un président américain irresponsable, la reconnaissance absurde de la République du Somaliland, les pressions directes et indirectes sur des institutions internationales comme la Cour pénale internationale, l'invocation répétée de dangers auto-générés et l'usage du terme devenu creux d'antisémitisme qui se dévalue tant et plus, contribue délibérément à une discorde permanente dans une communauté d'États de plus en plus fragile. Non, point ne faut de nouveaux rois.

David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)