Totaler Krieg

L’Union de l’effroi

L’obsession de l’Union Européenne pour les sanctions est aussi effrayante qu’unilatérale. Elle s’abat à présent, pour la première fois, sur deux citoyens allemands. Non pas pour une infraction liée au blanchiment d’argent, au trafic de drogues ou d’armes, mais en raison d’opinions jugées inappropriées, exprimées en des lieux considérés comme inopportuns. L’eurocratie a une fois encore outrepassé ses compétences, se révélant une menace pour la liberté d’expression de ses propres citoyens.

Il y a près de 35 ans, un jeune journaliste séjournait à Beyrouth, un peu perdu. À la fin d’une guerre civile qui avait duré plus de quinze ans, le plus grand danger ne provenait plus des bombes ou des grenades, mais bien des ruines. Le passant inattentif finissait suspendu à un câble électrique tombé là par hasard, ou tombait dans un trou, et ce d’autant qu’il n’y avait pour ainsi dire aucun éclairage la nuit. Plus une pierre ne tenait sur l’autre, et les noms de rues n’existaient plus que sporadiquement, comme par accident. À peu près certain qu’un café se trouvait non loin, il tentait en vain de le trouver. Après bien des efforts, il s’adressa au personnel de l’une des rares boutiques encore ouvertes – en l’occurence, la succursale de la compagnie aérienne russe Aeroflot (Аэрофлот). À sa grande surprise, une femme élégante l’invita à la suivre dans une pièce arrière, et il obéit comme un chien fidèle. Le couloir était de plus en plus long et de plus en plus sombre. Une peur irrationnelle s’empara de lui. La sueur commençait à perler sur son front. Aeroflot ? Beyrouth ? Des espions russes ? Qu’allait-il se passer ? Rien. À l’autre bout du long corridor sinistre, une simple porte s’ouvrit sur la rue qu’il cherchait – et tout à côté se trouvait l’établissement de ses voeux. La belle femme le salua d’un sourire radieux, et le voyageur inexpérimenté – l’auteur de ces lignes – eut honte. Il venait de tomber dans le piège de la propagande occidentale.

La propagande est l’art de convaincre les autres qu’ils pensent comme nous.

Peter Ustinov

L’actuelle présidente de la Commission européenne, von der Leyen (CDU), n’est pas seulement l’une des plus grandes catastrophes pour la paix et le bien-être des citoyens de l’Union Européenne : elle l’est aussi pour la réputation de l’UE. La distance à peine concevable qui la sépare de ses missions – des missions obtenues sans l’aval du vote de la population – et l’accroissement permanent de ses prérogatives devraient inquiéter tout Européen. La facilité avec laquelle elle franchit sans cesse de nouvelles limites – limites de l’État de droit, limites de la gestion budgétaire, limites de sa compétence tout simplement – ne permet pas de conclure à une attitude fondamentalement démocratique.

Que deux journalistes allemands se soient vus imposer, le 20 mai, un catalogue de sanctions largement inefficace mais en expansion continue, est pour le moins dérangeant.Dans une société ouverte, les citoyens doivent avoir le droit de se forger une opinion à partir de tous les médias existants, et pas seulement de ceux qui plaisent au gouvernement du moment ou à son appareil bureaucratique. Dès lors que l’exclusion de certains médias devient une méthode politique, il convient de faire preuve d’une grande prudence à l’égard des institutions dont émanent de telles pratiques. La presse écrite et parlée doit rester libre, même lorsqu’elle contredit les intérêts des États. Si la population n’est informée que de manière partiale, son opinion est biaisée et elle ne peut plus voter de façon éclairée. Le résultat ne sera rien d’autre qu’une dictature.

Thomas Röper est un blogueur allemand. Via son réseau de chaînes en ligne dénommé “Anti-Spiegel”, il diffuse systématiquement de fausses informations sur la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine et délégitime le gouvernement ukrainien, en particulier dans le but de manipuler l’opinion publique allemande en ce qui concerne le soutien à l’Ukraine.

En outre, il légitime l’annexion illégale de territoires ukrainiens par la Russie en assumant la fonction d’“observateur” électoral et en participant à une campagne visant à promouvoir le référendum illégal au sujet de la sécession d’avec l’Ukraine des territoires occupés par la Russie. Il a par ailleurs servi de porte-parole au gouvernement de la Fédération de Russie pour diffuser des discours de propagande russe, notamment lors de réunions de l’ONU en formule Arria.

Par conséquent, Thomas Röper participe à l’utilisation de la manipulation de l’information et de l’ingérence et soutient une telle utilisation et il facilite un conflit armé dans un pays tiers.

Extrait de la décision (PESC) 2025/966 du Conseil du 20 mai 2025 modifiant la décision (PESC) 2024/2643 concernant des mesures restrictives eu égard aux activités déstabilisatrices menées par la Russie

Les procédés décrits dans cette décision ne seront pas discutés en détail parce qu’il ne peut pas exister d’information objective. Le choix des mots „systématiquement“, „fausses informations“, „guerre d’agression“, „délégitime“; „l’opinion publique allemande“, et encore et encore, est subjectif, propagandiste et déconnecté de la réalité. Est „systématique“ tout ce qui n’est pas accidentel. Les „fausses informations“ englobent toutes les informations qui ne peuvent pas être prouvées, dont les témoins ont des antécédents discutables, ou qui sont énoncées hors contexte. La „guerre d’agression“ de l’un est la „guerre défensive“ ou la résistance de l’autre – une réalité que l’Union Européenne ignore brutalement, notamment pour ce qui concerne le gouvernement d’extrême-droite en Israël. Et celui qui veut interdire la manipulation de „l’opinion publique allemande“ se trouve devant un vaste projet. Enfin, la „délégitimation“ est flexible, selon l’interprétation que l’on fait de la situation juridique de chaque région. Et l’Ukraine n’est membre ni de l’UE ni de l’OTAN, et ne devrait jamais l’être au vu de la situation (extrémisme, corruption, économie). Jusqu’à présent, aucune mesure n’a été prise à l’encontre de citoyens de l’UE qui soutiennent l’annexion illégale de territoires libanais, syriens, jordaniens ou palestiniens par Israël. Parmi eux, l’on trouve la maison d’édition Axel Cäsar Springer , poussée par une mauvaise conscience . La formulation selon laquelle il serait possible de contribuer « à un conflit armé dans un pays tiers » en prenant part à la « manipulation et l’influence de l’information » reste déroutante – à moins que les mots ne tombent à l’avenir sous le coup de la loi sur le contrôle des armes de guerre.

Alina Lipp gère le blog “Neues aus Russland” (Nouvelles de Russie), sur lequel elle diffuse systématiquement de la désinformation concernant la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine et délégitime le gouvernement ukrainien, en particulier dans le but de manipuler l’opinion publique allemande en ce qui concerne le soutien à l’Ukraine.

De plus, elle utilise son rôle de correspondante de guerre auprès des forces armées russes dans l’est de l’Ukraine pour diffuser de la propagande de guerre russe. Elle apparaît régulièrement dans des émissions de divertissement et de propagande destinées aux troupes diffusées par la chaîne de télévision militaire russe Zvezda.

Ainsi, Alina Lipp participe à des actions du gouvernement de la Fédération de Russie qui compromettent ou menacent la sécurité de l’Union et d’un pays tiers (l’Ukraine) et les soutient en recourant à la manipulation coordonnée de l’information et à l’ingérence, et à travers la facilitation d’un conflit armé dans un pays tiers.

Extrait de la décision (PESC) 2025/966 concernant des mesures restrictives eu égard aux activités déstabilisatrices menées par la Russie

Madame Lipp aussi est victime de ce choix de mots singulièrement subjectif. Ne pouvoir en rien contribuer à la paix ni à la prospérité de l’Union Européenne, c’est le crime de toute l’UE – et aucune panacée ne semble pousser. Que chercher à saper la sécurité et la stabilité d’un „pays tiers“ en général suffise pour sanctionner des personnes étonne d’autant plus que l’Union Européenne multiplie encore et encore les appels à l’armement illimité, pour combattre notamment la fédération de Russie. L’armement n’a encore jamais permis nulle part une stabilisation. Chaque parole belliqueuse concernant la politique étrangère et émise par un politicien serait dès lors une raison suffisante pour restreindre ses droits civiques. Le coup de massue contre la liberté d’expression, en particulier en Allemagne, avait déjà provoqué un malaise dans les médiasalliés, et le public américain s’est montré choqué.

Faut-il continuer la bibification de la politique de l’UE à présent que le « self-hating German » est devenu la nouvelle coquille vide de la propagande ? Des Allemands dissidents, il y en a toujours eu, et c’est bien ainsi, car rien ne vaut l’expérience personnelle. Les personnalités les plus éminentes du pays avaient déjà préféré une vie en exil à celle du Troisième Reich. À l’époque du conflit Est-Ouest aussi, il y eut des talents transfrontaliers. Pensons par exemple au réalisateur Wolfgang Staudte, qui selon Wikipedia aimait« attaquer l’étroitesse d’esprit du petit-bourgeois apolitique dans l’histoire allemande ». À l’Ouest, on pouvait malgré tout regarder la télévision est-allemande, et inversement, sauf dans ce que l’on surnommait la vallée des ignorants , où cela ne fonctionnait pas pour des raisons techniques. Même dans les dictatures, le nombre d’antennes paraboliques est relativement élevé ; mais uniquement dans l’Union Européenne, on essaie par tous les moyens de ne plus laisser la Russie s’exprimer, alors même que c’est en totale contradiction avec une société d’information. En outre, cela attise la curiosité.

Que ce soit justement une ville tolérante et ouverte sur le monde comme Bruxelles qui doive servir de lieu d’origine, et, partant, de synonyme de cette variante intolérante et rigide, néoconservativo-pourrie, de l’Union Européenne, est affligeant. Beaucoup d’habitants de Bruxelles ressentent la présence de ces institutions, avec leurs fonctionnaires surpayés, comme un facteur perturbateur coûteux et nuisible pour la réputation de la ville. Il serait temps pour l’UE de balayer devant sa porte et surtout de laisser la transparence prévaloir sur les intérêts économiques de la caste politique comme critère essentiel. Non seulement le lobbying, qui est un genre de corruption légalisée, mais aussi le principe des « revolving doors » public/privé doivent cesser dans les institutions européennes. Sans quoi, la rémunération de toute cette construction par le contribuable n’a plus aucun sens.

Le jour viendra où la France, la Russie, l’Angleterre, l’Allemagne, toutes les nations du continent, sans perdre leurs qualités distinctes et leur glorieuse individualité, se fondront étroitement dans une unité supérieure et constitueront la fraternité européenne, tout comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France… Le jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique et les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers…

Victor Hugo, Discours d’ouverture du Congrès de la Paix, en 1849 à Paris

Après les innombrables mensonges de propagande dont „l’Occident des valeurs“ n’est pas en reste, les actions prises à l’encontre des journalistes doivent être sévèrement condamnées. Dans une démocratie qui n’est pas seulement de façade, les opinions différentes sont indispensables et constituent d’ailleurs sa base. Une politique dévoyée ne peut être ni imposée, ni réparée, par des sanctions. Ce n’est pas non plus la tâche du journalisme que d’approuver des mesures politiques désorientées ou de servir de soutien à des allégations politiques farfelues. Les sanctions à l’encontre de Lipp et Röper vont bien au-delà de la faute grossière commise par les USA dans l’affaire Assange, puisque celui-ci ne faisait que gérer une plateforme pour lanceurs d’alerte. Si l’UE s’est donnée pour objectif le contrôle des contenus journalistiques par des mesures coercitives, alors elle est plus proche d’une dictature qu’elle ne veut le faire croire à ses citoyens. Nous devons, ici et maintenant, montrer les limites indépassables à cette ancienne institution de l’unification européenne devenue de loin politiquement trop unilatérale. L’UE n’a pas à être une alliance de guerre ni une avant-garde anti-russe de cette alliance.

Sieg oder Bolschewismus
Pas encore une fois : la victoire ou le bolchevisme

Les fonctionnaires comme les politiciens doivent retirer leurs mains régulatrices loin de la liberté de la presse. D’ores et déjà, la présence pénible et monochrome politiquement d’opinions de politiciens professionnels dans nos médias est une absurdité. La question doit se poser de savoir, puisque Hofreiter, Kiesewetter, Strack-Zimmermann et consorts reçoivent encore et toujours du contribuable un revenu princier, s’il leur reste du temps pour une telle activité dans le reste pitoyable de leur emploi du temps, une fois accomplie leur participation continuellement unilatérale à la manipulation et au pétrissage de l’information aux fins de faciliter et soutenir un conflit armé dans un pays tiers.

Qu’est-ce qui va encore suivre ? Quels projets démesurés la Commission von der Leyen imagine-t-elle encore ? Des reportages sur Israël sanctionnés par l’Etat, des quotas néoconservateurs pour tous les médias, une chaîne de télévision de l’OTAN avec des films de guerre américains, des bourses John Wayne, le travail obligatoire pour les élèves récalcitrants ou le service militaire avant tout voyage d’agrément ? L’Etat pourrait représenter lui-même tous les médias, ou même s’auto-élire. Nous ne sommes guère loin de tout cela, et le résultat ne sera pas bon. C’est le droit de chaque citoyen, et donc aussi des politiciens, de ne pas partager les opinions de Mme Lipp ou de Mr Röper. Mais restreindre leur travail journalistique avec des sanctions étatiques n’est rien d’autre que le symptôme d’une dictature, ce qui n’était certainement pas dans l’esprit des pères fondateurs de l’Union Européenne.

David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)