Avec un rythme effréné déconcertant, l'Égypte construit toujours de nouveaux ponts, routes, musées, cimetières et même des villes entières. Le Caire d'aujourd'hui ne veut pas seulement se débarrasser de la réputation d'avoir été d'une grandeur remarquable seulement aux temps des Pharaons. Depuis 2011, il est en outre déterminé à avoir sous un meilleur contrôle ses citoyens et leurs besoins.
Avec la New Administrative Capital encore innommée (NAC en abrégé, traduite en français : nouvelle capitale administrative), l'Égypte veut regarder vers l'avenir mais aussi impressionner ses hôtes d'État avec une utopie taillée sur mesure pour ses besoins. La métropole administrative érigée à partir de rien au milieu du désert a la taille de Hambourg avec une superficie totale de 714 kilomètres carrés. Située à 45 km à l'est du Caire entre le Nil et le canal de Suez, elle se compose d'un noyau urbain grand de 5,6 kilomètres carrés et offre de la place à six millions et demi de personnes, ce qui équivaut à près d'un tiers du nombre d'habitants de la vieille métropole du Nil. 10 000 familles doivent y trouver leur foyer et 48 000 fonctionnaires feront la navette, entre autres en métro. La question se pose naturellement de savoir si l'Égypte, avec un tel projet gigantesque, ne s'est pas surchargée et ne répète pas, yeux grands ouverts, les erreurs des nombreuses autres villes satellites.




Non des moindres, l'écrivain britannique Graham Greene railla jadis de tels coups de force urbanistiques souvent entrepris par des pays qui se sont surestimés. Dans son œuvre publiée en 1966 et filmée en 1967 par Peter Glenville Les comédiens (titre original : The Comedians), il moqua la dictature haïtienne de François Duvalier (surnommé Papa Doc), cet État insulaire et sa ville satellite Duvalierville achevée à la hâte. Une ville qui, ironie du sort, s'appelait Cabaret avant 1964 et qui fut à nouveau rebaptisée après la fin du régime de "Papa Doc" et "Baby Doc" (son fils Jean-Claude Duvalier) :
Mr. Brown : voilà Duvalierville.
Smith : Où sont les gens ?
César : Les habitants du vieux village étaient des paysans sans éducation. Nous les avons réexpédiés dans les montagnes. Nous espérons pouvoir continuer à construire l'année prochaine. Cette ville sera un exemple d'habitation élégante et un monument à la grandeur de notre Président.
Dialogue extrait du film Les comédiens (1967)
Non, le nom Cabaret ne faisait pas référence à l'aspect girouette du projet, mais remonte au propriétaire foncier colonial Jean Guillaume de Cabaret, plus tard Comte d’Arquin . La première pierre de ce projet de prestige du dictateur insulaire fut posée en juillet 1961, mais l'inauguration officielle prévue pour le 21 janvier 1964 n'eut jamais lieu, en raison de la déception du despote. Seuls quelques bâtiments futuristes, pour la plupart délabrés depuis lors, témoignent encore de l'entreprise d'antan. Parmi eux, un cinéma, une boîte de nuit et une église. Aujourd'hui, la ville souffre d'inondations catastrophiques récurrentes et d'instabilité politique – Duvalierville est mort-née.

Mais même les variantes plus connues, telle celle construite sur ordre du premier ministre indien Jawaharlal Nehru et nommée Chandigarh ou la sculpture urbaine de Juscelino Kubitschek, le dernier président démocratiquement légitimé avant la dictature militaire en place de 1965 à 1985, qui érigea Brasilia au milieu de la jungle brésilienne, sont loin d'avoir tenu leurs promesses d'origine et demeurent bien davantage des témoins d'utopies de temps depuis longtemps révolus que des annonciatrices d'un avenir prometteur. Qui construit une telle ville doit non seulement dépenser beaucoup d'argent pour son édification, mais aussi conserver suffisamment de ressources pour son entretien pendant de nombreuses décennies, ce qui est beaucoup trop rarement le cas. Régulièrement, ces moyens ne sont pas présents dans les budgets de pays culturellement motivés mais financièrement plus faibles, et le futur se résume alors à un perpétuel combat contre l'usure. Cela n'a pourtant nullement découragé d'autres pays : d' Abuja au Nigeria jusqu'à Naypyidaw au Myanmar ou Forest City en Malaisie, de nouveaux concepts poussent comme des champignons, comme s'il n'y avait jamais eu de mauvaises expériences en ce domaine auparavant.




Aujourd'hui encore, de telles villes sont avant tout une chose : impitoyablement amies de la voiture. Et quiconque a encore vécu l'ancien bâtiment administratif Mugamma le place Tahrir sait quel cauchemar c'était d'une part d'y aller avant la construction du métro et d'autre part de s'y retrouver sans devenir victime d'un accès de rage stimulé par la bureaucratie. Le bâtiment, encore et toujours effrayant, fut construit au début des années cinquante par l'Union soviétique puis offert en cadeau à l'État égyptien. Il aurait été le modèle parfait pour l'odyssée administrative Brazil (1985) de Terry Gilliam, mais il concentra toute son énergie épuisante sur une population égyptienne loin d'en être ravie. Tout cela devait, ou du moins devrait changer. Là, c'est naturellement l'armée égyptienne omniprésente et omnipotente qui donna le ton, soutenue par des entreprises chinoises et émiraties qui devaient toutes suivre un concept vague des architectes américains SOM (Skidmore, Owings & Merrill).








Et de tels concepts contiennent intrinsèquement un grand potentiel de tracas, de déceptions et d'échecs. Nous n'avons même pas besoin de voyager loin pour reconnaître ce dont souffrent la plupart des projets architecturaux de prestige : ils sont trop grands pour l'humanité. Des exemples sont visibles à peu près partout. Les gratte-ciel ne correspondent pas du tout à ce que l'on pourrait attendre d'un gain de place énorme sur la plus petite surface bâtie et ils sont un cauchemar d'entretien durablement coûteux, dans lequel les étages inférieurs n'offrent aucun attrait ni pour les acheteurs ni pour les locataires. Des musées aux dimensions surhumaines sont obligés de pratiquer des prix d'entrée excessifs, car sans cela, le facteur coût d'entretien détruit toute rentabilité, et les nouveaux aéroports sont d'une ampleur si gigantesque que les trajets vers l'avion s'allongent sans cesse et menacent peu à peu de dépasser la durée des vols.
La nouvelle capitale administrative parachève la vision nationale d'une renaissance égyptienne. C'est une rare opportunité pour les gens de cette nation dynamique d'exprimer et de réaliser leurs espoirs d'une vie meilleure pour tous. La future ville renforcera et diversifiera le potentiel économique de l'Égypte en créant de nouveaux lieux attractifs pour vivre, travailler et accueillir le monde.
Daniel Ringelstein, chef de l'urbanisme chez SOM (Skidmore, Owings & Merrill) le 13 mars 2015
Même dans la capitale européenne Bruxelles, dans la frénésie de construction "tout à l'auto" de l'année 1958, une grande partie du jardin botanique fut sacrifiée pour une cité administrative de l'État, alors considérée comme le complément parfait de l'Exposition universelle qui se tenait simultanément, pour finalement être abandonnée 45 ans plus tard et démolie sans états d'âme. Le rêve de rassembler toute l'administration en un seul lieu n'eut qu'un temps et devint précisément un désastre administratif, puisque les bâtiments, se délabrant à une vitesse inattendue, durent être bradésà des investisseurs, pour ensuite leur relouer à prix exorbitant les nouvelles constructions qui suivirent. Sur de telles grandes entreprises semble peser une malédiction qui, espérons-le, épargnera l'Égypte.




Mais même en dehors de la construction de quartiers ou de villes entières, des excentricités architecturales individuelles, comme la gare conçue par Santiago Calatrava à Liège , s'avèrent être de coûteux fiascos et mettent à rude épreuve la main d'oeuvre locale dès l'entretien, ce qui est notamment dû au fait que le bâtiment devient de plus en plus sale au fur et à mesure que la hauteur s'élève. Parfois il arrive encore pire, comme l'effondrement du Terminal 2E de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle à Paris le 23 mai 2004, dans lequel quatre personnes perdirent la vie et sept autres furent blessées. Il a fallu quatorze ans pour que les suites judiciaires aboutissent. Les conceptions téméraires, souvent créées sur ordinateur, d'architectes déchaînés se heurtent encore et encore à une réalité humaine dépassée, l'un plus récents exemples frappants étant justement cet architecte-star Santiago Calatrava, dont les constructions spectaculaires impressionnent tout autant dans le domaine du manque de stabilité .








Le projet égyptien veut naturellement éviter à tout prix de telles erreurs, même si le scepticisme semble approprié. Quand la nouvelle ville fut annoncée en 2015 lors d'une conférence à Sharm el-Sheikh, sa concrétisation était à peine imaginable ; mais en un clin d'oeil surgirent de larges autoroutes menant vers le site de l'avenir administratif, et même les premiers appartements encore inexistants se vendirent à toute vitesse, vraisemblablement à des spéculateurs. D'ores et déjà, il est acquis qu'il y aura dans la nouvelle capitale administrative du Caire plus d'appartements de luxe qu'il n'y a de riches dans tout le pays pour les acheter. Et cela mis à part : qui, à part les personnes travaillant sur place, devrait être attiré par l'idée d'habiter au milieu de banques, d'administrations et de ministères ? L'existence de millions de fonctionnaires aisés en Égypte est une rumeur.


Les soulèvements de 2011 dans le vieux Caire et l'attaque qui s'ensuivit contre des piliers essentiels de l'État comme le bâtiment administratif Mugamma susmentionné ou le siège, depuis lors démoli, du Parti national-démocrate égyptien auquel appartenaient tant Nasser que Sadate et Moubarak, firent sonner le tocsin. Le vieux Caire devait être abandonné à lui-même tandis que le gouvernement et ses organes de contrôle se contenteraient de déménager ailleurs - avec un nouveau parlement, une nouvelle bourse, une nouvelle banque centrale, un aéroport supplémentaire, un nouveau palais présidentiel appelé à être huit fois plus grand que la Maison Blanche, un quartier d'affaires ultra-équipé, le plus haut gratte-ciel d'Afrique, le plus haut minaret et le plus haut clocher d'Égypte ainsi qu'un parc d'attractions qui, bien sûr, est plus grand que Disneyland.
La nouvelle capitale administrative encore innommée d'Égypte est en chantier depuis déjà plus de dix ans et devrait, selon les estimations, coûter plus de 50 milliards de dollars américains une fois achevée. Environ un cinquième de cette somme a déjà été dépensé pour l'achèvement de la première tranche de travaux, qui inclut entre autres la Iconic Tower de 394 mètres de haut conçue par le bureau d'études Dar al-Handasah Shair & Partner et érigée par l'entreprise de construction chinoise China State Construction Engineering, également responsable de la nouvelle ambassade d'Allemagne à Pékin. Ses 79 étages, d'une superficie totale de 265 000 mètres carrés, abriteront entre autres un hôtel, des appartements privés et des bureaux. D'ici 2030 devrait s'y ajouter l'immeuble Oblisco Capitale d'une hauteur d'un kilomètre, financé par un prêt de la République populaire de Chine à l'Égypte et qui, une fois achevé, comptera parmi les plus hautes constructions du monde. Inspiré dans sa conception par les obélisques de l'ancienne Égypte, ce gratte-ciel aussi doit combiner espaces résidentiels, commerciaux et hôteliers.


La NAC n'est que l'un des nombreux mégaprojets réalisés par le gouvernement du président Abdel Fattah al-Sissi. En fin de compte, il s'agit entre autres de soulager l'infrastructure délabrée du Caire, que le pays n'a jamais vraiment eu envie de rénover, car jusqu'à ce jour il n'y règne ni une planification urbaine compréhensible ni quelques efforts sérieux que ce soit visant ne fût-ce qu'à protéger le bâti existant : qui démolît le premier et reconstruit gagne en général avec sa spéculation. Ces dernières années, tant de routes surélevées ont surgi au coeur du Caire que personne ne devrait plus partir du principe que tous les bâtiments uniques et irremplaçables du centre-ville et d'ailleurs dans la métropole du Nil tiennent encore à cœur à qui que ce soit. Le vieux Caire meurt d'une mort lente et douloureuse. Pendant ce temps, un nouveau Caire naît pour l'appareil d'État et ses auxiliaires, toujours à la condition préalable de ne servir que l'administration.
Le nouveau départ architectural, qui – sans surprise – est supervisé en grande partie par le ministère égyptien de la Défense, doit consolider le siège du gouvernement et le relocaliser dans un environnement plus aisé à contrôler, placé sous l'observation permanente par plus de 6 000 caméras de surveillance, ce qui pourrait à l'avenir sérieusement compliquer les visites à des fins de documentation. L'achèvement reste certes encore à des années d'ici, mais le fardeau de la dette du gouvernement égyptien a déjà atteint une ampleur considérable, car outre la NAC, il existe d'autres projets de villes satellites, entre autres près d'Alexandrie. Tandis que le président al-Sissi semble naviguer détendu à travers une situation économique précaire, la nouvelle capitale ne représente pas seulement un déplacement des fonctions gouvernementales, mais aussi un manifeste bétonné de sa présidence.
En tant que maréchal d'Égypte, al-Sissi pense naturellement aussi à sa base de pouvoir. Un autre mégaprojet est donc le nouveau siège du ministère de la Défense, connu sous le nom «The Octagon» (l'Octogone) d'après son plan au sol, l'un des plus grands complexes de ministère de la Défense du monde et, bien sûr, plus grand que le Pentagone américain. La construction est conçue de forme octogonale et équipée des installations militaires et de sécurité les plus modernes, dont des clubs, centres commerciaux, lieux de culte, hôtels, hôpitaux, écoles, terrains de jeux, projets de logements et complexes pour services civils et administratifs. Tout cela devrait rendre le choix d'une carrière militaire appétissante pour chaque citoyen égyptien lambda. Dans les cercles d'officiers de la NAC, on rira probablement à gorge déployée des avantages comparativement misérables de la nouvelle puissance de guerre allemande.




L'état de la situation apparaît déjà assez avancé à l'heure actuelle. L'approche, déjà, est plus qu'impressionnante et se fait après un court trajet d'autoroute depuis le vieux Caire, à travers l'une des gigantesques portes de la NAC. Pour le moment, le pouvoir d'État concentré ne s'intéresse pas encore particulièrement aux visiteurs curieux, car peu du bâti, dont l'extérieur paraît achevé, est déjà en utilisation. Le coup d'envoi semble cependant imminent et devrait être donné au plus tard avec la mise en service du métro, qui dans la NAC ne roule pas sous terre, mais fonctionne comme un train aérien. Des postes de contrôle veillent à ce qu'un arrêt imprévu près d'installations sensibles soit accueilli avec la demande pressante de poursuivre sa route au plus vite. C'est compréhensible, car le pouvoir d'État concentré de l'Égypte ne se regroupera à l'avenir qu'en ce seul lieu. Il ne serait pas réaliste d'attendre trop d'ouverture dans un pays gouverné par l'armée.
Les autoroutes à douze voies sont certes encore totalement désertes, mais elles rendent improbables des embouteillages avec voitures klaxonnant, se mettant en travers ou tournant arbitrairement, même dans un fonctionnement ultérieur à plein régime. On a même prévu des bandes latérales à deux voies dans chaque sens pour les livraisons et travaux – le vieux Caire a probablement incité à en tirer les leçons qui s'imposaient, car un chaos de circulation pire que là-bas semble inimaginable, ce que le documentaire Cairo Drive (2013) de Sherief Elkatsha a immortalisé de manière convaincante. L'offre de place dans la nouvelle ville modèle est énorme, ce qui n'a rien de surprenant, car il y a à peine plus de dix ans, il ne se trouvait à cet endroit rien d'autre que du sable du désert, si bien que l'extension continue du grand chantier ne connaît guère de limites.




Que ce coup de force urbanistique soit une bonne idée pour une Égypte visiblement dépassée par ses villes déjà existantes, cela reste à voir. La performance accomplie à ce jour est sans aucun doute imposante. Avec les grandes constructions culturelles déjà achevées comme la Bibliotheca Alexandrina ou le Grand Egyptian Museum ainsi que l'expansion apparemment irrésistible du réseau routier et des ponts du pays, elle représente une formidable volonté de progrès, qui implique naturellement l'aspect négatif des prêts de la Banque mondiale avec lesquels l'Égypte imposera à sa population, sans le lui demander, une charge pour de nombreuses générations. La vente de Ras El Hikma, des îles de Tiran et Sanafir est censée tout arranger, d'une manière ou d'une autre, sans oublier l'augmentation de la dette publique à 160,6 milliards. Pour l'instant, au moins, les Égyptiens se laissent encore impressionner par les résultats, car jusqu'ici, ils n'avaient pas l'impression de pouvoir un jour sortir de l'ombre du passé pharaonique. Malheureusement, l'antienne reste vraie dans le cas de la NCA aussi : dans la vie, tout a un prix.
David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)




