Le 15 mars, l’écrivain britannique Len Deighton, devenu mondialement célèbre grâce à son suspense d’espionnage Ipcress, danger immédiat , est décédé. Il a toutefois aussi écrit des œuvres d’un autre genre que ses 35 romans, à savoir des livres de cuisine. Nécrologie d’un homme dont le rôle principal fut, toute sa vie durant, celui de seul véritable concurrent de John le Carré.
Déjà, sa naissance était inhabituelle. L’hôpital local étant complet, Leonard Cyril Deighton (à gauche sur la photo, à côté de Michael Caine) vit le jour le 18 février 1929 à l’infirmerie d’un hospice du quartier londonien de Marylebone. Son père était chauffeur et mécanicien pour Campbell Dodgson, le « Keeper of Prints and Drawings » (conservateur du département des estampes et dessins) au British Museum ; sa mère était cuisinière. La famille vivait alors Gloucester Place Mews, près de Baker Street. À l’âge de onze ans déjà, il assista à l’arrestation de l’espionne nazie Anna Wolkoff, une émigrée biélorusse et secrétaire du dénommé Right Club, engagé contre la participation de la Grande‑Bretagne à la guerre contre l’Allemagne. La mère de Deighton cuisinait pour elle. L’arrestation de Wolkoff pour espionnage au profit de l’Allemagne – on l’accusait d’avoir volé la correspondance entre Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt – fit échouer les plans d’un putsch fasciste du Club, qui avait été prévu pour le cas où des troupes allemandes débarqueraient sur le sol britannique. Wolkoff fut libérée en 1947 et mourut en 1973 en Espagne des suites d’un accident de la circulation. Le véhicule dans lequel elle se trouvait était conduit par Enid Riddell, une autre membre du Right Club.

Déjà, la scolarité de Deighton ne fut pas un long fleuve tranquille. Après avoir fréquenté la St. Marylebone Grammar School et William Ellis School , il atterrit, à cause de la guerre, dans une école de secours. Il fit ses premières expériences professionnelles comme employé des chemins de fer ; à 17 ans, il fut appelé au service militaire dans la Royal Air Force et formé comme photographe. Plus tard, il travailla pour la police militaire ainsi que pour la Special Investigation Branch (SIB), où il fut formé comme pilote et plongeur. Après deux ans et demi dans l’armée de l’air, on le libéra finalement. Avec l’argent obtenu à sa sortie, il étudia à la Saint Martin’s School of Art; plus tard, il obtint une bourse pour le Royal College of Art, où il obtint son diplôme en 1955. Pendant ses études, il travailla entre autres comme pâtissier et steward ; finalement, il devint graphiste publicitaire à plein temps pour des agences à New York et à Londres, et conçut en outre plus de 200 jaquettes de livres. Son talent de graphiste devait l’aider à publier ses premières recettes de cuisine avec des instructions graphiques. Il développa des recettes dans un style de bande dessinée : les Cookstrips. Celles‑ci contribuèrent à rendre la cuisine méditerranéenne populaire dans une Grande‑Bretagne dont la cuisine traditionnelle, faite de viande et de légumes noyés, était jusqu'alors immangeable.
Il écrivit son premier roman The Ipcress File (Ipcress, danger immédiat) en 1960 au cours d’un séjour en Dordogne, dans le sud de la France. Le livre connut un succès retentissant, fut traduit en plusieurs langues et s’écoula à deux millions et demi d’exemplaires en trois ans. Le héros de son roman était anonyme et ne reçut le nom de Harry Palmer qu’avec l’adaptation cinématographique de 1965. Deighton écrivit trois autres romans avec son héros anonyme. Alors que le deuxième roman Horse Under Water (Neige sous l'eau, 1963) devait lui aussi être adapté au cinéma, et que Funeral In Berlin (Mes funérailles à Berlin, 1964), tout comme Billion-Dollar Brain (Un milliard de dollars, 1966) donnèrent lieu à des adaptations pour l’écran, il fut décidé après que le film réalisé par Ken Russell et intitulé Billion-Dollar Brain ait obtenu de faibles résultats, d’interrompre prématurément la série de films ; celle‑ci connut certes une résurrection en 1995 et 1996 avec Michael Caine dans le rôle de Harry Palmer, mais ne se basait alors plus sur les œuvres de Deighton.
Deighton eut moins de chance avec l’adaptation cinématographique de son œuvre que David Cornwell, alias John le Carré, plus habile au négoce. Il fut tellement mécontent de la série télévisée basée sur sa trilogie berlinoise (Berlin Game, 1983, Mexico Set/ Mexico Poker, 1984 et London Match, 1985) et intitulée Game, Set & Match (1988) qu'il en racheta les les droits de diffusion pour en empêcher une plus large distribution. Alors que les critiques adoraient la série, les taux d’audience de la première diffusion furent désastreux. En revanche, Deighton n’eut pas de problème avec le remake de ITV de Ipcress, danger immédiat (2022), pour la télévision, bien que la première version cinématographique soit, à juste titre, considérée encore aujourd’hui comme un classique absolu du film d’espionnage. Le résultat de ce remake est, comme si souvent, à classer parmi les nombreuses séries ratées aux acteurs beaucoup trop jeunes, qui veut davantage complaire aux fans de Harry Potter qu’aux adultes aimant un bon roman d’espionnage.
Beaucoup de choses sont aujourd’hui injustement reprochées à l’ancien secrétaire général du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) puis président de l’État soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Mais ce qu’il a indubitablement sur la conscience, c’est que le roman d’espionnage classique est mort à peu près en même temps que la chute du rideau de fer. L’environnement technocratique des services secrets d’aujourd’hui est tellement ennuyeux qu’il ne peut guère plus en sortir de héros comme James Bond, George Smiley ou Bernard Samson. Et personne n'aurait la moindre envie de lire des romans sur les conditions de travail et les peines de cœur d’informaticiens en surpoids issus de l’environnement du GCHQ, du Keschet ou de la NSA.
Quand j’écrivais « Ipcress », je ne voulais pas être écrivain du tout. Je n’aime pas les écrivains, ils me tapent sur les nerfs. Ils sont toujours en train de pleurnicher et de se plaindre et de vous raconter que leurs chiffres de vente ne sont pas assez bons. Pour l’amour du ciel, c’est mieux que de conduire un camion, comme le disait Elvis Presley à propos du fait de chanter.
Len Deighton à propos de sa motivation professionnelle dans un entretien en 2009
Les comparaisons sempiternelles entre Deighton et le Carré sont difficilement compréhensibles. Le héros de Deighton, Bernard Sampson, est tout sauf le George Smiley de le Carré : c'est bien plus un combattant de classe qu’un simple suiveur qui sauve les apparences de l’establishment. Dans les services secrets de Deighton, les choses se passent de manière plus revêche, alors que l’environnement rigide d’Oxbridge des premiers romans de le Carré, avec ses garçons avant tout intellectuellement périmés, aurait dû prendre fin au plus tard quand les Cambridge Five furent démasqués. La spécialité de l’œuvre de jeunesse de le Carré était la description d’un espionnage révolu, alors que le travail de Deighton profitait de la qualité excellente de ses dialogues. Ce que l’on lisait chez Deighton, on pouvait se l’imaginer ; pas ce qui était à lire chez le Carré, même si le Carré fit par la suite de nombreux efforts pour écrire de manière plus actuelle et plus variée. Du point de vue d’un véritable espion, les deux approches doivent en fin de compte être qualifiées d’irréalistes, ce qui n’en diminue bien sûr pas la qualité littéraire.
Autoriser quelqu'un à vous anoblir, c'est admettre qu'il y a quelqu’un qui a le droit de vous juger selon une échelle avec laquelle vous serez d'accord. Quel culot !
Len Deighton, qui a refusé toutes les distinctions, dans un entretien en 2009
Ce fut presque exotique pour Deighton, qui évitait les interviews et n’appréciait pas particulièrement les relations publiques, un état de fait déjà établi du temps où il était rédacteur de voyages pour le magazine américain Playboy. « Deux choses ruinent les écrivains : les éloges et l’alcool », estima‑t‑il finalement. Dans ses dernières années, il se retira de plus en plus, voulut même émigrer au Japon, et devint ainsi en principe tout aussi secret que le travail de son héros Bernard Samson. Il fut marié deux fois, d’abord avec la graphiste Shirley Thompson, puis avec la fille de diplomate Ysabelle de Ranitz, avec laquelle il eut deux fils. Le 15 mars, il décéda dans sa maison de Guernesey à l’âge de 97 ans.
David Andel (traduit par Laurence Geyduschek)
